CHAPITRE VIII

Aventures nocturnes.

Nous eûmes bien de la peine à trouver une voiture. Celle qui nous échut

était peut-être la plus désagréable de toutes celles de cette espèce; le

cocher était ivre, les chevaux se soutenaient à peine. Nous montâmes

cependant, je fus fort étonnée d'entendre ordonner qu'on nous conduisît

au Marais. Alors je commençai à me repentir de mon étourderie. Le Marais

m'éloignait trop du bal pour que Sylvina et milord Kinston ne

s'aperçussent de pas mon évasion. J'aurais dû revenir, mais j'étais

apparemment ensorcelée. Cependant les jurements et le fouet du cocher

avaient enfin décidé les chevaux: nous changions de place. Mon

ravisseur, à mes genoux, et redoublant ses serments, s'était enfin

démasqué. Mais les planches, qui tenaient lieu de glace à notre sale

équipage, étaient haussées, et la crainte de prendre du froid

l'emportait sur le désir de voir les traits de mon nouvel amant à la

faveur de la lumière des rues. D'ailleurs, je n'étais plus à moi-même.

Je laissais dérober mille baisers sur ma bouche: mon sein, des charmes

encore plus secrets étaient la proie du téméraire. La part que je

prenais à ses transports, mes répliques involontaires à ses caresses

passionnées... le dispensaient de toute retenue. J'allais moi-même

au-devant de ma défaite... Il profita du désir de l'illusion et du

tempérament... nous fûmes heureux.

Le moment de la première jouissance ne fut qu'un éclair. Une seconde, à

laquelle nous concourûmes avec une égale vivacité, nous procura de

nouveaux plaisirs, moins rapides et mieux savourés.

Cependant, grâce à la faiblesse des chevaux et au verglas, nous étions

encore loin d'arriver; notre phaéton se battait les flancs pour se

réchauffer, maudissait en termes énergiques l'heure indue, le mauvais

temps et l'amour; car il paraissait fort au fait de ce qui venait de se

passer. Nous avions sans doute négligé, dans notre ivresse, de nous

contraindre, et nos exclamations, nos sanglots, avaient affiché nos

ébats. Ce grossier personnage se permettant, dans sa mauvaise humeur,

des expressions un peu cavalières, mon séducteur s'en offense, fait jour

par devant et menace l'impertiment cocher d'une correction. Celui-ci

réplique insolemment, l'autre se précipite hors de la voiture et cingle

le dos du maraud d'une douzaine de coups de plat d'épée. Je reconnus

alors l'heureux mortel avec qui je venais de m'oublier, pour Belval, ce

même Belval dont on se souvient que j'ai parlé, ce petit maître de danse

qui...

Quelle méprise! J'avais compté sur une conquête moins vulgaire.

Cependant Belval, dont l'épée vient de se casser, reçoit force coups de

fouet. J'ai le courage de m'élancer hors du carrosse et de l'arracher à

la fureur de son adversaire, qui abuse cruellement de son avantage. Déjà

quelques jeunes gens du quartier ont ouvert leur fenêtre. Une escouade

du guet s'avance et n'est plus qu'à six pas. Une porte s'ouvre par

bonheur. Je me jette dans la maison: on referme aussitôt. Je devais ce

secours aussi salutaire qu'imprévu à un jeune homme de bonne mine, que

le bruit de la querelle faisait accourir presque nu, avec de la lumière

et son épée. Il me prie de la meilleure grâce du monde, de monter chez

lui, en attendant que la scène de la rue fût finie, et m'assure que je

ne serais point compromise, et qu'il se fait fort de me mettre à l'abri

de tout dans l'asile qu'il a le bonheur de m'offrir. En effet, les

alguazils, après s'être emparés de Belval et du cocher, frappèrent

violemment à la porte; mais mon libérateur leur parle fort civilement du

balcon, prend sur lui de dire qu'il me connaissait pour une dame très

honnête, qui ne doit pas souffrir des démêlés d'un jeune homme emporté

et d'un cocher ivre. Au surplus, il se nomme et permet qu'on vienne chez

lui le lendemain s'informer de ce qui pourrait me concerner. La garde se

retire, conduisant les délinquants chez un commissaire. Je demeure tête

à tête avec mon généreux marquis: mon hôte s'étant donné ce titre en se

nommant.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 129 / 155 题