Aventures nocturnes.
Nous eûmes bien de la peine à trouver une voiture. Celle qui nous échut
était peut-être la plus désagréable de toutes celles de cette espèce; le
cocher était ivre, les chevaux se soutenaient à peine. Nous montâmes
cependant, je fus fort étonnée d'entendre ordonner qu'on nous conduisît
au Marais. Alors je commençai à me repentir de mon étourderie. Le Marais
m'éloignait trop du bal pour que Sylvina et milord Kinston ne
s'aperçussent de pas mon évasion. J'aurais dû revenir, mais j'étais
apparemment ensorcelée. Cependant les jurements et le fouet du cocher
avaient enfin décidé les chevaux: nous changions de place. Mon
ravisseur, à mes genoux, et redoublant ses serments, s'était enfin
démasqué. Mais les planches, qui tenaient lieu de glace à notre sale
équipage, étaient haussées, et la crainte de prendre du froid
l'emportait sur le désir de voir les traits de mon nouvel amant à la
faveur de la lumière des rues. D'ailleurs, je n'étais plus à moi-même.
Je laissais dérober mille baisers sur ma bouche: mon sein, des charmes
encore plus secrets étaient la proie du téméraire. La part que je
prenais à ses transports, mes répliques involontaires à ses caresses
passionnées... le dispensaient de toute retenue. J'allais moi-même
au-devant de ma défaite... Il profita du désir de l'illusion et du
tempérament... nous fûmes heureux.
Le moment de la première jouissance ne fut qu'un éclair. Une seconde, à
laquelle nous concourûmes avec une égale vivacité, nous procura de
nouveaux plaisirs, moins rapides et mieux savourés.
Cependant, grâce à la faiblesse des chevaux et au verglas, nous étions
encore loin d'arriver; notre phaéton se battait les flancs pour se
réchauffer, maudissait en termes énergiques l'heure indue, le mauvais
temps et l'amour; car il paraissait fort au fait de ce qui venait de se
passer. Nous avions sans doute négligé, dans notre ivresse, de nous
contraindre, et nos exclamations, nos sanglots, avaient affiché nos
ébats. Ce grossier personnage se permettant, dans sa mauvaise humeur,
des expressions un peu cavalières, mon séducteur s'en offense, fait jour
par devant et menace l'impertiment cocher d'une correction. Celui-ci
réplique insolemment, l'autre se précipite hors de la voiture et cingle
le dos du maraud d'une douzaine de coups de plat d'épée. Je reconnus
alors l'heureux mortel avec qui je venais de m'oublier, pour Belval, ce
même Belval dont on se souvient que j'ai parlé, ce petit maître de danse
qui...
Quelle méprise! J'avais compté sur une conquête moins vulgaire.
Cependant Belval, dont l'épée vient de se casser, reçoit force coups de
fouet. J'ai le courage de m'élancer hors du carrosse et de l'arracher à
la fureur de son adversaire, qui abuse cruellement de son avantage. Déjà
quelques jeunes gens du quartier ont ouvert leur fenêtre. Une escouade
du guet s'avance et n'est plus qu'à six pas. Une porte s'ouvre par
bonheur. Je me jette dans la maison: on referme aussitôt. Je devais ce
secours aussi salutaire qu'imprévu à un jeune homme de bonne mine, que
le bruit de la querelle faisait accourir presque nu, avec de la lumière
et son épée. Il me prie de la meilleure grâce du monde, de monter chez
lui, en attendant que la scène de la rue fût finie, et m'assure que je
ne serais point compromise, et qu'il se fait fort de me mettre à l'abri
de tout dans l'asile qu'il a le bonheur de m'offrir. En effet, les
alguazils, après s'être emparés de Belval et du cocher, frappèrent
violemment à la porte; mais mon libérateur leur parle fort civilement du
balcon, prend sur lui de dire qu'il me connaissait pour une dame très
honnête, qui ne doit pas souffrir des démêlés d'un jeune homme emporté
et d'un cocher ivre. Au surplus, il se nomme et permet qu'on vienne chez
lui le lendemain s'informer de ce qui pourrait me concerner. La garde se
retire, conduisant les délinquants chez un commissaire. Je demeure tête
à tête avec mon généreux marquis: mon hôte s'étant donné ce titre en se
nommant.