CHAPITRE VII

Oh je recule un peu sur mes pas.

J'avais envie de dérober à mes lecteurs la connaissance d'une aventure

qui m'humilia beaucoup dans le temps. C'était pour cela que j'avais

tâché de détourner leur attention en les occupant de la pauvre Sylvina;

et parvenue enfin à l'époque des malheurs de celle-ci, je me trouvais au

delà des événements dont je me proposais de ne point rendre compte; mais

j'ai trop de bonne foi pour persister plus longtemps dans le dessein de

faire cette petite tromperie, et je préviens les questions

embarrassantes qu'on pourrait me faire au sujet d'un vide dont on

s'apercevrait aisément.

J'ai dit que milord Kinston, pendant son règne, exigeait que nous

fissions de nos moments une chaîne continuelle de plaisirs. Notre

inclination nous portant à ne point le désobliger à cet égard, nous ne

manquâmes pas de paraître avec le plus grand éclat, pendant le carnaval,

aux bals publics et particuliers.

J'étais, une nuit, à celui de l'Opéra, habillée en sultane,

magnifiquement vêtue et couverte de diamants. J'avais ôté mon masque et

je donnais le bras à milord Kinston. Pendant que nous nous promenions,

Sylvina tenait compagnie dans une loge au pauvre comte qui avait bien

voulu nous sacrifier cette nuit, quoique _veiller_ fût une des choses

que le médecin lui avait le plus sévèrement défendues. Les masques,

attroupés autour de moi, me disaient les choses les plus galantes, les

plus flatteuses pour l'amour-propre; je les savourais avec délices, mais

je ne voulais pas paraître y prendre part, lors même que l'on piquait ma

curiosité par des propos qui prouvaient que l'on était de ma

connaissance.

Cependant, certain domino noir parvint, à force de me suivre, de

m'agacer, de me citer des particularités qui remontaient un peu loin, ce

masque, dis-je, réussit enfin à m'intriguer. Il parlait avec agrément:

il montrait, outre de l'esprit et de l'usage du monde, des sentiments

pour moi qui tenaient beaucoup de la passion. Il témoignait de grands

regrets: «il avait eu des espérances, il n'en avait plus; il me voyait

souvent, je ne le voyais jamais; il pensait à moi jour et nuit, et

peut-être y avait-il un siècle que je ne m'étais occupée de lui.»

J'écoutais, je cherchais à deviner qui pouvait être ce cavalier si bien

au fait d'une infinité de choses qui me concernaient. Milord Kinston

s'amusait beaucoup de notre conversation. Tiraillé par plusieurs de ces

femmes, qui ont toujours quelque chose à dire aux Anglais opulents, il

en avait congédié brusquement une demi-douzaine pour n'être point

distrait d'entendre les folies de mon domino noir. Cependant à son tour

intrigué par une femme d'une taille distinguée, qui s'obstinait à

l'agacer, milord demanda la permission de la suivre un moment, et me

laissa sous la garde du masque amoureux qui fit éclater sa joie dans les

transports les plus passionnés.

Bientôt ma curiosité devint excessive. Le feu de mon aimable conducteur

animait ses discours, se communiquait à mes sens et faisait des progrès

d'autant plus rapides que personne ne m'ayant encore paru digne de

remplacer le beau d'Aiglemont qui me négligeait depuis quelque temps,

j'étais alors, sans y penser, de la plus grande sagesse. J'éprouvais

donc une charmante tentation, je prêtais mille qualités au nouvel objet

de mon caprice, je n'étais plus maîtresse de mon imagination.

L'impression devenait de plus en plus profonde et j'avais du dépit de

sentir que ma physionomie, trop ponctuelle à exprimer les moindres

mouvements de mon âme, devait me trahir aux yeux de mon pressant

agresseur, tandis que le masque le mettait à l'abri de rien perdre de

ses avantages. La foule nous gênait également, nous en sortîmes, et

placés à l'écart, notre entretien devint encore plus intéressant. Je ne

voyais pas le visage de mon causeur. Il refusait opiniâtrement de se

démasquer, s'excusant sur une laideur qu'il disait capable de

m'effrayer, mais tirait avantage d'une jambe bien tournée et d'assez

belles mains, dont une était ornée d'un gros brillant.

Je n'y tenais plus: le feu de mon visage, quelques monosyllabes... cet

air distrait, que caractérise si bien la violence des désirs,

annonçaient à mon cher masque combien il avait su me plaire et qu'il

pouvait devenir encore plus heureux. Il n'hésita pas à m'en proposer les

moyens.--Que risqué-je à l'abri de ce masque? dit-il, en se rendant

aussi familier que le lieu pouvait le permettre. Que risqué-je? si vous

me refusez, je suis honteux, et vous ignorerez à qui vous avez fait un

affront... que l'excès de la passion me rendrait mille fois plus

sensible; mais si je suis assez fortuné... Ah! belle Félicia!...

quittons cette salle!... Osez.--Comment, vous n'y pensez pas! avec

qui?... Cruel! vous exigez de moi cet excès de complaisance et vous me

refusez... Je ne puis... Où voulez-vous donc?... Non, je demeure... Vous

m'entraînez!... Voilà le comble de l'extravagance.--Nous sortions.

Il me dit bien bas, en descendant, qu'au lieu de nous servir de mon

carrosse ou du sien, je ferais bien de m'esquiver furtivement dans une

brouette, qui me conduirait jusqu'à la première place de voitures, et

que de là nous nous rendrions chez lui. Il fallait que j'eusse perdu la

tête: je consentis à tout, ou plutôt je n'eus pas la présence d'esprit

de m'opposer à rien.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 128 / 155 题