CHAPITRE VI

Fin du règne de Sylvina. Le plus beau moment du mien.

Je n'aime point à manier les crayons noirs; cependant je ne puis omettre

de rendre compte des tristes effets que produisit brusquement la mort de

Sylvino. Sa veuve tomba dangereusement malade et fut à la mort. La

fièvre et les saignées l'ayant bientôt épuisée et changée, elle se

laissa dominer par une sombre mélancolie, dont rien ne put la distraire,

et qui ressuscita ses anciens préjugés. Au bout de quelque temps,

Kinston, rebuté, fut porter ailleurs son hommage et ses trésors. Il ne

nous vit plus que sur le pied d'ancien ami. La nouvelle Artémise reprit

enfin un peu de force et de beauté. Mais alors elle voulut absolument se

séparer de moi, et se jetant dans la Réforme avec le même enthousiasme

qui l'avait fait donner précédemment dans ces excès opposés, elle se

prépara de nouveaux malheurs. Pensionnaire dans un couvent, ensevelie

sous des vêtements sérieux et difformes, et devenue l'un des membres les

plus zélés d'une confrérie de femelles vouées au service des malades,

Sylvina gagna bientôt une petite vérole confluente, qui mit de nouveaux

ses jours en danger, faillit de la priver d'un de ses beaux yeux et

laissa enfin pour la vie sur son visage des vestiges profonds de sa

malignité.

Depuis qu'il avait plu à ma malheureuse amie de se séparer de moi, nous

nous étions très peu vues, et lasses enfin toutes deux, moi de la

persécution qu'elle me faisait essuyer pour m'engager à renoncer au

monde, elle du peu de fruit de ses prédications, nous étions à peu près

brouillées quand elle tomba malade de la petite vérole. Mais l'état

fâcheux où j'appris qu'elle se trouvait lui rendit sur-le-champ toute

mon amitié. Je volai vers elle et contribuai sans doute beaucoup à lui

sauver la vie. Je remarquais avec indignation que les sottes gens dont

elle était entourée regardaient sa situation douloureuse comme un effet

de la colère du Ciel, ne la plaignaient point et la servaient très mal:

tandis que je maudissais une maladie cruelle, dont je prévoyais les

suites, j'étais furieuse d'entendre parler sans cesse autour de nous des

effets heureux qui devaient en résulter, tant pour cette vie que pour

l'autre. Que j'existais désagréablement alors! Ne quittant la pauvre

Sylvina qu'à l'heure où je ne pouvais plus demeurer auprès d'elle, y

revenant dès le matin, je passais tristement mes jours dans une cellule

empoisonnée vis-à-vis des médecins ignorants et pédants, des prêtres

hypocrites et impérieux, des tourières acariâtres et imbéciles. Et toute

cette canaille semblait me dédaigner, quoique j'eusse l'attention de ne

point l'effaroucher par un extérieur mondain, que j'eusse la

complaisance de ne me servir que d'un carrosse de louage, afin de ne

scandaliser personne par le luxe de ma voiture et de ma livrée; qu'enfin

je fusse toujours en grand négligé, sans diamants et sans rouge!

C'est ainsi que la clique bassement orgueilleuse des _antimondains_ se

venge, quand elle peut, de ses antagonistes. Quiconque n'a pas le don de

plaire ou manque d'agréments, de talents, de fortune ou sort mal formé

des mains de ses instituteurs, et veut cependant être compté pour

quelque chose; un tel être, dis-je, se voit forcé de s'enrôler sous les

drapeaux _de la réforme_: ces _mécontents_, colorant leur mauvaise

humeur et leur méchanceté du prétexte spécieux des intérêts de la

religion, livrent une guerre perpétuelle aux _heureux du siècle_. S'il

arrive, par malheur, que quelqu'un de l'un ou de l'autre parti se trouve

jeté parmi ses ennemis, il est vraiment à plaindre. Béatin en avait fait

l'épreuve, comme on sait. Je donnais presque la revanche à son parti. Si

l'on n'osait pas m'insulter ouvertement, du moins on en marquait

l'intention avec si peu de ménagement, qu'il n'eût souvent tenu qu'à moi

d'engager des querelles sérieuses. Mais je m'armai de patience et de

mépris; j'usurpais malgré la malice de mes agresseurs, toute l'autorité

dont j'avais besoin pour être utile à mon amie. Elle ne fut pas plus tôt

hors d'affaire que, reconnaissant toute l'étendue de sa sottise et tout

le prix de mon attachement, elle revint à moi et me pria d'oublier

toutes ses injustices. Elles étaient pardonnées d'avance, je la rappelai

par degrés à la raison, en lui faisant des remontrances dont la

modération la faisait rougir de la dure importunité qu'elle avait mise

dans les siennes. Elle se repentit, se proposa d'abjurer de nouveau la

fatale dévotion; mais il était arrivé un malheur que je la flattais en

vain de voir un jour réparé. Elle était défigurée. Cependant je la tirai

de son maudit couvent. On lui rendit à cette occasion tout ce qu'elle

m'avait prêté. Dix fois elle fut sur le point de se replonger dans le

précipice, mais le naturel et mes instances prévalurent. Je la ramenai

chez moi. Nous vécûmes mieux que jamais ensemble. Sa santé se rétablit.

Ses idées noires s'évanouirent peu à peu. Je plaçai près d'elle le

malheureux comte, toujours mourant, toujours mélancolique, mais assez

aimable. Il ne la quittait pas. Quant à moi, je recommençai de _vivre_

comme de coutume. Milord Sydney continuait de m'aimer, de m'écrire et

d'entretenir ma maison sur le plus grand ton. Je voyais quelquefois les

lords Kinston et Bentley. J'étais de tous les plaisirs. En un mot,

j'avais atteint le plus haut degré de bonheur et de célébrité auquel une

femme de mon état puisse prétendre. Ces deux avantages sont rarement

séparés. Le bonheur, l'opulence seule assure aux femmes une grande

réputation. Combien n'en voit-on pas demeurer dans l'oubli, parce

qu'elles n'ont que des talents et des charmes?

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 127 / 155 题