Fin du règne de Sylvina. Le plus beau moment du mien.
Je n'aime point à manier les crayons noirs; cependant je ne puis omettre
de rendre compte des tristes effets que produisit brusquement la mort de
Sylvino. Sa veuve tomba dangereusement malade et fut à la mort. La
fièvre et les saignées l'ayant bientôt épuisée et changée, elle se
laissa dominer par une sombre mélancolie, dont rien ne put la distraire,
et qui ressuscita ses anciens préjugés. Au bout de quelque temps,
Kinston, rebuté, fut porter ailleurs son hommage et ses trésors. Il ne
nous vit plus que sur le pied d'ancien ami. La nouvelle Artémise reprit
enfin un peu de force et de beauté. Mais alors elle voulut absolument se
séparer de moi, et se jetant dans la Réforme avec le même enthousiasme
qui l'avait fait donner précédemment dans ces excès opposés, elle se
prépara de nouveaux malheurs. Pensionnaire dans un couvent, ensevelie
sous des vêtements sérieux et difformes, et devenue l'un des membres les
plus zélés d'une confrérie de femelles vouées au service des malades,
Sylvina gagna bientôt une petite vérole confluente, qui mit de nouveaux
ses jours en danger, faillit de la priver d'un de ses beaux yeux et
laissa enfin pour la vie sur son visage des vestiges profonds de sa
malignité.
Depuis qu'il avait plu à ma malheureuse amie de se séparer de moi, nous
nous étions très peu vues, et lasses enfin toutes deux, moi de la
persécution qu'elle me faisait essuyer pour m'engager à renoncer au
monde, elle du peu de fruit de ses prédications, nous étions à peu près
brouillées quand elle tomba malade de la petite vérole. Mais l'état
fâcheux où j'appris qu'elle se trouvait lui rendit sur-le-champ toute
mon amitié. Je volai vers elle et contribuai sans doute beaucoup à lui
sauver la vie. Je remarquais avec indignation que les sottes gens dont
elle était entourée regardaient sa situation douloureuse comme un effet
de la colère du Ciel, ne la plaignaient point et la servaient très mal:
tandis que je maudissais une maladie cruelle, dont je prévoyais les
suites, j'étais furieuse d'entendre parler sans cesse autour de nous des
effets heureux qui devaient en résulter, tant pour cette vie que pour
l'autre. Que j'existais désagréablement alors! Ne quittant la pauvre
Sylvina qu'à l'heure où je ne pouvais plus demeurer auprès d'elle, y
revenant dès le matin, je passais tristement mes jours dans une cellule
empoisonnée vis-à-vis des médecins ignorants et pédants, des prêtres
hypocrites et impérieux, des tourières acariâtres et imbéciles. Et toute
cette canaille semblait me dédaigner, quoique j'eusse l'attention de ne
point l'effaroucher par un extérieur mondain, que j'eusse la
complaisance de ne me servir que d'un carrosse de louage, afin de ne
scandaliser personne par le luxe de ma voiture et de ma livrée; qu'enfin
je fusse toujours en grand négligé, sans diamants et sans rouge!
C'est ainsi que la clique bassement orgueilleuse des _antimondains_ se
venge, quand elle peut, de ses antagonistes. Quiconque n'a pas le don de
plaire ou manque d'agréments, de talents, de fortune ou sort mal formé
des mains de ses instituteurs, et veut cependant être compté pour
quelque chose; un tel être, dis-je, se voit forcé de s'enrôler sous les
drapeaux _de la réforme_: ces _mécontents_, colorant leur mauvaise
humeur et leur méchanceté du prétexte spécieux des intérêts de la
religion, livrent une guerre perpétuelle aux _heureux du siècle_. S'il
arrive, par malheur, que quelqu'un de l'un ou de l'autre parti se trouve
jeté parmi ses ennemis, il est vraiment à plaindre. Béatin en avait fait
l'épreuve, comme on sait. Je donnais presque la revanche à son parti. Si
l'on n'osait pas m'insulter ouvertement, du moins on en marquait
l'intention avec si peu de ménagement, qu'il n'eût souvent tenu qu'à moi
d'engager des querelles sérieuses. Mais je m'armai de patience et de
mépris; j'usurpais malgré la malice de mes agresseurs, toute l'autorité
dont j'avais besoin pour être utile à mon amie. Elle ne fut pas plus tôt
hors d'affaire que, reconnaissant toute l'étendue de sa sottise et tout
le prix de mon attachement, elle revint à moi et me pria d'oublier
toutes ses injustices. Elles étaient pardonnées d'avance, je la rappelai
par degrés à la raison, en lui faisant des remontrances dont la
modération la faisait rougir de la dure importunité qu'elle avait mise
dans les siennes. Elle se repentit, se proposa d'abjurer de nouveau la
fatale dévotion; mais il était arrivé un malheur que je la flattais en
vain de voir un jour réparé. Elle était défigurée. Cependant je la tirai
de son maudit couvent. On lui rendit à cette occasion tout ce qu'elle
m'avait prêté. Dix fois elle fut sur le point de se replonger dans le
précipice, mais le naturel et mes instances prévalurent. Je la ramenai
chez moi. Nous vécûmes mieux que jamais ensemble. Sa santé se rétablit.
Ses idées noires s'évanouirent peu à peu. Je plaçai près d'elle le
malheureux comte, toujours mourant, toujours mélancolique, mais assez
aimable. Il ne la quittait pas. Quant à moi, je recommençai de _vivre_
comme de coutume. Milord Sydney continuait de m'aimer, de m'écrire et
d'entretenir ma maison sur le plus grand ton. Je voyais quelquefois les
lords Kinston et Bentley. J'étais de tous les plaisirs. En un mot,
j'avais atteint le plus haut degré de bonheur et de célébrité auquel une
femme de mon état puisse prétendre. Ces deux avantages sont rarement
séparés. Le bonheur, l'opulence seule assure aux femmes une grande
réputation. Combien n'en voit-on pas demeurer dans l'oubli, parce
qu'elles n'ont que des talents et des charmes?