CHAPITRE V

Malheur imprévu.

Jouets du destin, nous ne nous croyons pas plus tôt heureux qu'il se

plaît à troubler notre félicité.

Nous jouissions paisiblement de l'état le plus agréable, quand tout à

coup nos coeurs reçurent une blessure cruelle, qui nous fit perdre à

tous le fruit des bontés de nos généreux Anglais.

Kinston, qui ne manquait jamais de nous amener ses connaissances, nous

parlait depuis quelque temps d'un de ses amis, homme d'un rare mérite,

grand amateur des arts, grand voyageur, grand observateur, qui serait

bientôt de retour à Paris et que nous trouverions au-dessus de tous les

cavaliers qu'il nous avait fait connaître jusqu'alors. Nous attendions

assez tranquillement cet homme si vanté.

Cependant un après-midi, comme nous sortions de table, on annonça les

lords Kinston et Bentley.--Bentley? milord Bentley? répétons-nous toutes

deux en môme temps. Ces messieurs paraissent. Milord Bentley était ce

seigneur anglais dont il est parlé dans la première partie de ces

mémoires, et qui avait emmené Sylvino en Italie. A l'aspect de Bentley,

nous sommes frappées comme d'un coup de foudre. Il recule, non moins

surpris, en nous reconnaissant; puis il détourne la vue, et se penchant

sur l'épaule de son ami, nous lui voyons répandre un torrent de larmes.

«Ah! milord, s'écrie aussitôt Sylvina, prévoyant comme moi que les

larmes du sensible Anglais annonçaient quelque chose de funeste, milord,

qu'avez-vous fait de mon cher Sylvino? Grands dieux! l'aurais-je

perdu?... Vous vous taisez!... Sylvino, mon cher époux, tu n'es donc

plus?»

Des sanglots douloureux suffoquaient milord Bentley. Il s'assit loin de

nous, Sylvina s'évanouit dans mes bras. Le gros Kinston se trouvait dans

un fâcheux embarras. Mais c'était uniquement sa faute; à la vérité,

Sylvina s'était fait passer pour veuve. Il ignorait qu'elle ne le fût

pas: cependant, s'il n'eût pas fait, très inutilement, un mystère de nos

noms à milord Bentley, et à nous de celui de son ami, il aurait prévenu

le coup dont nous étions tous assommés; j'eus à peine assez de force et

de présence d'esprit pour le mettre au fait.

Sylvina, quoique légère et livrée absolument à ses plaisirs, avait

néanmoins un grands fonds de tendresse pour son mari. Il avait négligé

depuis longtemps de se rappeler à notre souvenir, et j'avoue, de bonne

foi que nous songions rarement à lui; mais nous lui avions de si grandes

obligations, il avait été si bon ami, si bon mari, que sa perte était

pour nous le plus grand des malheurs.

Le pauvre homme avait fini misérablement. Voici ce que milord Bentley

nous raconta: Sylvino, peu de temps avant de revenir de son premier

voyage, avait allumé la plus violente passion dans le coeur d'une jeune

Romaine de haute naissance et d'une grande beauté. Ravi de son bonheur,

mais peu amoureux lui-même, il avait mis fin à sa brillante aventure;

cependant, colorant bientôt son indifférence de prétextes spécieux et

ayant effrayé son amante des dangers d'un amour si mal assorti, il

s'était éloigné et n'avait entretenu depuis, avec cette belle, aucune

correspondance. De retour à Rome, il fut curieux de savoir ce qu'elle

était devenue: il apprit que toujours fameuse par ses attraits, elle

avait épousé l'un des plus grands seigneurs de l'Italie. L'amour-propre

de Sylvino réveilla ses désirs. Il rechercha la dame, et fut assez

heureux pour recouvrer son ancienne faveur. Mais bientôt épris d'une

cantatrice, ses feux excités se ralentirent, il ne fut plus maître de sa

nouvelle passion. Il manqua de soins ou de fourberie auprès de la dame

en question; son infidélité fut soupçonnée. En pareil cas les Italiennes

n'épargnent rien pour s'éclaircir et se venger. La cantatrice aimait

Sylvino. Souvent il passait la nuit chez elle. Un matin, comme il en

sortait, il fut assassiné.

Ainsi périt l'aimable Sylvino, tour à tour heureux et malheureux par

l'amour. Croyez-moi, galants Français, si vous avez assez de mérite pour

tourner des têtes femelles, demeurez dans votre heureux pays, où les

amours les plus sérieuses ont rarement des dénoûments tragiques. Surtout

n'allez pas exercer vos talents au delà des Alpes. Que l'aventure du

pauvre Sylvino et tant d'autres dans le même genre vous rendent

prudents. Là-bas, l'infidélité peut coûter la vie; ici, elle est la

source de mille plaisirs. A cet égard nous pouvons nous regarder comme

les vrais sages de l'univers.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 126 / 155 题