CHAPITRE IV

Suite du précédent.

Milord Kinston vint sur le soir, la tête pleine de mille beaux projets,

dont la moitié me concernait, étant sûr, disait-il, de n'être point

désapprouvé de milord Sydney. D'abord il était d'avis que nous

quittassions notre logement, trop étroit et que nous prissions un hôtel

entier. Il en avait déjà un en vue. Puis nos meubles ne convenaient

plus, il fallait les renouveler. Nous avions emmené de ma terre six

chevaux anglais parfaitement appareillés, mais notre voiture de ville

était trop simple et déjà un peu ancienne: milord voulait que nous

eussions chacune la nôtre et qu'elles fussent du dernier goût. Il savait

où les prendre dès le lendemain. Quant aux diamants, Sylvina en avait

peu, et moi presque point. Kinston, soi-disant grand connaisseur, priait

qu'on lui laissât le soin de faire cette emplette. En un mot, tout ce

que les fées peuvent opérer par leur baguette enchanteresse, milord en

venait à bout avec son argent. Je voyais tout le plaisir que ces

charmants projets causaient à Sylvina. Je les trouvais moi-même fort de

mon goût. Peut-on être femme et ne pas aimer la magnificence?

Bientôt nous jouîmes de tout ce que milord Kinston nous avait annoncé.

Nous laissâmes au comte, toujours infirme, notre logement avec nos

meubles, et fûmes prendre possession de notre nouvel hôtel. Loin que

rien y manquât, nous fûmes au contraire un peu honteuses de la

prodigalité de milord. Chaque jour nous voyions arriver de sa part de

nouveaux dons, de nouvelles superfluités. A peine nous laissait-il le

plaisir de les désirer. Aidé dans l'exécution de ses idées de faste par

Mme Dorville, qui se mêlait des emplettes autant par curiosité de femme

que par attachement pour nous, il achetait toujours parfaitement bien.

J'épargne au lecteur des descriptions fatigantes. Qu'il imagine tout

d'un coup le plus grand train, la meilleure table, le _nec plus ultra_

de l'aisance et de l'élégance, il aura une idée de notre situation. Tout

cela avait surtout un grand air de décence, parce que nous n'avions

jamais été sur le ton de femmes du monde; que Sylvina était connue

précédemment pour avoir de la fortune, et que nous affections

d'ailleurs, dans la manière d'être mises et de paraître en public, une

honnêteté qui nous séparait absolument de la classe des femmes

entretenues.

Milord Kinston, au goût près de quelques grossiers plaisirs, était un

homme admirable. Il avait peu d'esprit, mais un sens solide, de la

dignité, et surtout un usage consommé du monde. En un mot, dire que

milord Sydney, infiniment supérieur à tous égards, le trouvait digne

d'être son ami, c'est faire assez son éloge. Sylvina s'apprivoisait à

merveille avec lui, et c'était si naturellement qu'elle le traitait on

ne peut mieux que j'étais tentée de croire que, malgré son lard, il

était parvenu à se faire adorer tout de bon. Voilà ce que l'on gagne

avec des femmes accoutumées à la pluralité; si elles partagent leurs

inclinations et leurs faveurs, du moins est-on sûr d'être récompensé de

ce qu'on fait pour elles, et qu'elles n'ont pas l'ingratitude de ces

fausses délicates qui, ne dédaignant pas de ruiner l'amant utile, le

mortifient sans cesse pour ajouter au triomphe de l'amant agréable.

Sylvina, toujours la même, toujours coquette, et disposée à se livrer au

moindre caprice, trompant à tout moment son lourd Crésus, qui lui-même

faisait naître les occasions, par la manie qu'il avait de vouloir que

nous vécussions dans des distractions perpétuelles, Sylvina, dis-je,

savait rendre son Kinston parfaitement heureux. On trouverait encore des

Sylvina, mais les Kinston sont d'une rareté dont gémit, avec raison, la

nombreuse armée des prêtresses de Vénus.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 125 / 155 题