Suite du précédent.
Milord Kinston vint sur le soir, la tête pleine de mille beaux projets,
dont la moitié me concernait, étant sûr, disait-il, de n'être point
désapprouvé de milord Sydney. D'abord il était d'avis que nous
quittassions notre logement, trop étroit et que nous prissions un hôtel
entier. Il en avait déjà un en vue. Puis nos meubles ne convenaient
plus, il fallait les renouveler. Nous avions emmené de ma terre six
chevaux anglais parfaitement appareillés, mais notre voiture de ville
était trop simple et déjà un peu ancienne: milord voulait que nous
eussions chacune la nôtre et qu'elles fussent du dernier goût. Il savait
où les prendre dès le lendemain. Quant aux diamants, Sylvina en avait
peu, et moi presque point. Kinston, soi-disant grand connaisseur, priait
qu'on lui laissât le soin de faire cette emplette. En un mot, tout ce
que les fées peuvent opérer par leur baguette enchanteresse, milord en
venait à bout avec son argent. Je voyais tout le plaisir que ces
charmants projets causaient à Sylvina. Je les trouvais moi-même fort de
mon goût. Peut-on être femme et ne pas aimer la magnificence?
Bientôt nous jouîmes de tout ce que milord Kinston nous avait annoncé.
Nous laissâmes au comte, toujours infirme, notre logement avec nos
meubles, et fûmes prendre possession de notre nouvel hôtel. Loin que
rien y manquât, nous fûmes au contraire un peu honteuses de la
prodigalité de milord. Chaque jour nous voyions arriver de sa part de
nouveaux dons, de nouvelles superfluités. A peine nous laissait-il le
plaisir de les désirer. Aidé dans l'exécution de ses idées de faste par
Mme Dorville, qui se mêlait des emplettes autant par curiosité de femme
que par attachement pour nous, il achetait toujours parfaitement bien.
J'épargne au lecteur des descriptions fatigantes. Qu'il imagine tout
d'un coup le plus grand train, la meilleure table, le _nec plus ultra_
de l'aisance et de l'élégance, il aura une idée de notre situation. Tout
cela avait surtout un grand air de décence, parce que nous n'avions
jamais été sur le ton de femmes du monde; que Sylvina était connue
précédemment pour avoir de la fortune, et que nous affections
d'ailleurs, dans la manière d'être mises et de paraître en public, une
honnêteté qui nous séparait absolument de la classe des femmes
entretenues.
Milord Kinston, au goût près de quelques grossiers plaisirs, était un
homme admirable. Il avait peu d'esprit, mais un sens solide, de la
dignité, et surtout un usage consommé du monde. En un mot, dire que
milord Sydney, infiniment supérieur à tous égards, le trouvait digne
d'être son ami, c'est faire assez son éloge. Sylvina s'apprivoisait à
merveille avec lui, et c'était si naturellement qu'elle le traitait on
ne peut mieux que j'étais tentée de croire que, malgré son lard, il
était parvenu à se faire adorer tout de bon. Voilà ce que l'on gagne
avec des femmes accoutumées à la pluralité; si elles partagent leurs
inclinations et leurs faveurs, du moins est-on sûr d'être récompensé de
ce qu'on fait pour elles, et qu'elles n'ont pas l'ingratitude de ces
fausses délicates qui, ne dédaignant pas de ruiner l'amant utile, le
mortifient sans cesse pour ajouter au triomphe de l'amant agréable.
Sylvina, toujours la même, toujours coquette, et disposée à se livrer au
moindre caprice, trompant à tout moment son lourd Crésus, qui lui-même
faisait naître les occasions, par la manie qu'il avait de vouloir que
nous vécussions dans des distractions perpétuelles, Sylvina, dis-je,
savait rendre son Kinston parfaitement heureux. On trouverait encore des
Sylvina, mais les Kinston sont d'une rareté dont gémit, avec raison, la
nombreuse armée des prêtresses de Vénus.