Continuation.
«C'était à Paris, chez son beau-père, que Mme de Kerlandec devait
attendre le retour éloigné de son époux. Nous partîmes de suite. J'étais
un domestique si zélé, si attentif; heureux dans mon état, je le
remplissais avec tant d'exactitude, que bientôt ma belle maîtresse me
témoigna combien elle était contente de mes services. Elle daignait
quelquefois causer avec moi et me faire compliment de ce que je
m'énonçais moins mal que le commun des laquais. Je ne bougeais de
l'antichambre; on m'y trouvait toujours occcupé à lire ou à cultiver
quelques dispositions que j'avais pour le dessin. Est-il rien de plus
naturel pour un amant que de s'exercer dans un art qui se lie avec les
sentiments de son coeur, qui a pour but de reproduire sous mille formes
différentes l'objet dont il est occupé?
«Une année se passa dans le plaisir (faible à la vérité, mais journalier
et suffisant à mon espérance), dans le plaisir de voir sans cesse celle
que j'aimais, de sentir qu'elle prenait à moi tout l'intérêt auquel mon
état pouvait me permettre de prétendre. Je faisais quelquefois des vers
passionnés, où je chantais mon adorable maîtresse sous le nom d'Aminte.
Quoiqu'elle fût de sept ans plus âgée que moi, qui en avais alors vingt
et un, elle méritait mille fois au delà des louanges que je pouvais
donner à ses charmes, à sa fraîcheur. Née dans ces lieux fortunés, où la
nature est si prodigue de ses dons en faveur de votre sexe, Géorgienne
en un mot, Aminte, était un chef-d'oeuvre que notre climat étonné
semblait respecter... Aminte (ce nom sera plus doux à votre oreille que
celui de Kerlandec), la divine Aminte accueillait mes vers; quelquefois
elle avait la complaisance de les montrer, sans nommer l'auteur, et de
me transmettre les éloges qu'elle pouvait avoir recueillis dans les
cercles.
«Notre maison était le séjour de la paix et de l'innocence: les seuls
plaisirs d'Aminte étaient la lecture, les spectacles, la société d'un
petit nombre d'amies choisies, et d'amis dont aucun ne semblait
prétendre au titre d'amant, moi-même aveugle! moi, dont le coeur était
sourdement miné par les feux les plus terribles, je me croyais presque
raisonnable. Je supposais Aminte attachée par le devoir à son mari, mais
d'ailleurs froide, inaccessible à l'amour. Je bornais donc mes plaisirs
à la contempler, à l'admirer, et croyais ne rien désirer au delà. Mais
que j'étais éloigné de me connaître!
«Elle se promenait un jour sur les boulevards, et j'étais derrière sa
voiture; nous allions, d'autres équipages revenaient; un embarras arrête
la marche des deux files... Un cri d'étonnement part d'un carrosse qui
faisait face au nôtre, il échappe en même temps à ma maîtresse un cri
plus fort, elle s'évanouit. Un homme d'une beauté peu ordinaire se
précipite à l'instant. Il est l'auteur du trouble d'Aminte; mais il se
contraint et joint ses empressements aux miens, à ceux d'une foule
curieuse, dont nous sommes à l'instant entourés. Les yeux d'Aminte se
rouvrent un moment: mais se voyant dans les bras de cet homme lui-même,
elle s'écrie une seconde fois et veut cacher son visage. Vous savez,
Madame, comment à Paris le moindre événement attire sur-le-champ
l'attention d'une multitude de désoeuvrés et celle de la police. Déjà
nous sommes investis de peuple et d'alguazils. Un bas officier fend la
presse, et ridiculement important se met à interroger. L'inconnu, sans
daigner lui répondre, lui décoche un regard fier. L'homme bleu,
déconcerté, ôte son chapeau et balbultie quelques excuses. Aminte,
déclarant qu'elle connaît cet étranger et le priant de la reconduire
chez elle, met fin à toutes les questions. La garde fait faire place à
notre voiture. Celle de l'inconnu suit à vide: nous quittons les
boulevards.
«C'était à mon tour d'être agité. Aminte n'avait pas plus tôt paru si
troublée que la fièvre de la jalousie avait bouleversé mon sang. Quel
était cet homme? quelles relations si particulières pouvait-il avoir
avec ma maîtresse?... Il passa plus d'une heure à la maison.
«Sur le soir je tombai malade. Une fièvre inflammatoire mit bientôt ma
vie en danger. Alors le dur beau-père me renvoya de l'hôtel, malgré les
efforts que fit ma maîtresse pour obtenir qu'on m'y gardât. J'allais
être transféré à l'hôpital si je n'avais pas eu de quoi me procurer un
asile plus doux. Mon argent était chez un banquier, j'amassais alors...
Je fus longtemps entre la vie et la mort. Cependant la nature prit le
dessus, j'eus le malheur de me rétablir.»
Le comte paraissait fatigué de parler. Quoique je prisse à ce qu'il me
racontait l'intérêt le plus vif, je le priai néanmoins de remettre la
suite au lendemain. Il ne me sortit pas de l'esprit pendant la nuit, et
dès qu'il fut jour chez lui, j'y courus: il avait assez bien reposé, et
je le trouvai en état de me continuer le récit de ses aventures.