CHAPITRE XXX

Continuation.

«C'était à Paris, chez son beau-père, que Mme de Kerlandec devait

attendre le retour éloigné de son époux. Nous partîmes de suite. J'étais

un domestique si zélé, si attentif; heureux dans mon état, je le

remplissais avec tant d'exactitude, que bientôt ma belle maîtresse me

témoigna combien elle était contente de mes services. Elle daignait

quelquefois causer avec moi et me faire compliment de ce que je

m'énonçais moins mal que le commun des laquais. Je ne bougeais de

l'antichambre; on m'y trouvait toujours occcupé à lire ou à cultiver

quelques dispositions que j'avais pour le dessin. Est-il rien de plus

naturel pour un amant que de s'exercer dans un art qui se lie avec les

sentiments de son coeur, qui a pour but de reproduire sous mille formes

différentes l'objet dont il est occupé?

«Une année se passa dans le plaisir (faible à la vérité, mais journalier

et suffisant à mon espérance), dans le plaisir de voir sans cesse celle

que j'aimais, de sentir qu'elle prenait à moi tout l'intérêt auquel mon

état pouvait me permettre de prétendre. Je faisais quelquefois des vers

passionnés, où je chantais mon adorable maîtresse sous le nom d'Aminte.

Quoiqu'elle fût de sept ans plus âgée que moi, qui en avais alors vingt

et un, elle méritait mille fois au delà des louanges que je pouvais

donner à ses charmes, à sa fraîcheur. Née dans ces lieux fortunés, où la

nature est si prodigue de ses dons en faveur de votre sexe, Géorgienne

en un mot, Aminte, était un chef-d'oeuvre que notre climat étonné

semblait respecter... Aminte (ce nom sera plus doux à votre oreille que

celui de Kerlandec), la divine Aminte accueillait mes vers; quelquefois

elle avait la complaisance de les montrer, sans nommer l'auteur, et de

me transmettre les éloges qu'elle pouvait avoir recueillis dans les

cercles.

«Notre maison était le séjour de la paix et de l'innocence: les seuls

plaisirs d'Aminte étaient la lecture, les spectacles, la société d'un

petit nombre d'amies choisies, et d'amis dont aucun ne semblait

prétendre au titre d'amant, moi-même aveugle! moi, dont le coeur était

sourdement miné par les feux les plus terribles, je me croyais presque

raisonnable. Je supposais Aminte attachée par le devoir à son mari, mais

d'ailleurs froide, inaccessible à l'amour. Je bornais donc mes plaisirs

à la contempler, à l'admirer, et croyais ne rien désirer au delà. Mais

que j'étais éloigné de me connaître!

«Elle se promenait un jour sur les boulevards, et j'étais derrière sa

voiture; nous allions, d'autres équipages revenaient; un embarras arrête

la marche des deux files... Un cri d'étonnement part d'un carrosse qui

faisait face au nôtre, il échappe en même temps à ma maîtresse un cri

plus fort, elle s'évanouit. Un homme d'une beauté peu ordinaire se

précipite à l'instant. Il est l'auteur du trouble d'Aminte; mais il se

contraint et joint ses empressements aux miens, à ceux d'une foule

curieuse, dont nous sommes à l'instant entourés. Les yeux d'Aminte se

rouvrent un moment: mais se voyant dans les bras de cet homme lui-même,

elle s'écrie une seconde fois et veut cacher son visage. Vous savez,

Madame, comment à Paris le moindre événement attire sur-le-champ

l'attention d'une multitude de désoeuvrés et celle de la police. Déjà

nous sommes investis de peuple et d'alguazils. Un bas officier fend la

presse, et ridiculement important se met à interroger. L'inconnu, sans

daigner lui répondre, lui décoche un regard fier. L'homme bleu,

déconcerté, ôte son chapeau et balbultie quelques excuses. Aminte,

déclarant qu'elle connaît cet étranger et le priant de la reconduire

chez elle, met fin à toutes les questions. La garde fait faire place à

notre voiture. Celle de l'inconnu suit à vide: nous quittons les

boulevards.

«C'était à mon tour d'être agité. Aminte n'avait pas plus tôt paru si

troublée que la fièvre de la jalousie avait bouleversé mon sang. Quel

était cet homme? quelles relations si particulières pouvait-il avoir

avec ma maîtresse?... Il passa plus d'une heure à la maison.

«Sur le soir je tombai malade. Une fièvre inflammatoire mit bientôt ma

vie en danger. Alors le dur beau-père me renvoya de l'hôtel, malgré les

efforts que fit ma maîtresse pour obtenir qu'on m'y gardât. J'allais

être transféré à l'hôpital si je n'avais pas eu de quoi me procurer un

asile plus doux. Mon argent était chez un banquier, j'amassais alors...

Je fus longtemps entre la vie et la mort. Cependant la nature prit le

dessus, j'eus le malheur de me rétablir.»

Le comte paraissait fatigué de parler. Quoique je prisse à ce qu'il me

racontait l'intérêt le plus vif, je le priai néanmoins de remettre la

suite au lendemain. Il ne me sortit pas de l'esprit pendant la nuit, et

dès qu'il fut jour chez lui, j'y courus: il avait assez bien reposé, et

je le trouvai en état de me continuer le récit de ses aventures.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 118 / 155 题