Toujours la même histoire.
«Suis-je assez malheureux, Madame, si ce que je vous ai conté jusqu'ici
n'est que fleurs en comparaison de ce que vous allez entendre!...
Armez-vous de courage.
«Dès que je fus en état de sortir, je me rendis chez Aminte. Mais
j'étais remplacé. J'en demandai les raisons; pendant longtemps on ne
voulut m'en donner aucune: à la fin, on me dit que je devais bien savoir
pourquoi. J'eus beau prier qu'on me laissât parler à Madame, il n'y eut
pas moyen. Je pris enfin la liberté d'écrire. Le beau-père, entre les
mains de qui tomba ma lettre, me fit signifier durement par le suisse
que si j'osais désormais paraître à la porte de l'hôtel, il me ferait
expirer sous le bâton. J'avais trop de fierté pour souffrir patiemment
cet outrage, d'autant plus mortifiant que le bilieux portier y mettait
du sien par le choix des expressions. Je le régalai lui-même d'une ample
volée de coups de canne, accompagnée de quelques apostrophes peu
respectueuses pour le maître, à qui j'avais intention qu'on les
rapportât. Il m'échappa que j'étais homme à châtier le vieillard
hautain, et que s'il savait qui j'étais, il n'oserait pas me faire
menacer d'un traitement peu fait pour moi. C'était sans doute commettre
une grande imprudence. Je donnais dès lors à penser que j'étais un homme
suspect, un aventurier, un imposteur, ou j'avouais un amour qui ne
s'était déjà que trop trahi dans les transports de la fièvre; je rendais
public qu'Aminte avait eu pendant un an, pour laquais, un amant déguisé.
Je faillis d'être arrêté sur l'heure; mais heureusement pour moi,
quelques jeunes gens, témoins de ma querelle avec le suisse et
satisfaits de la fermeté que j'avais fait paraître embarrassèrent le
guet et me firent jour. Je m'esquivai.
«Au bout d'une semaine, pendant laquelle je n'avais osé sortir, je
retirai mon argent et partis pour l'Italie, espérant d'amortir ma fatale
passion en m'éloignant de son objet. Mais bientôt, consumé d'ennui, je
revins à Paris.--Du moins, disais-je, je pourrai l'épier, la voir toutes
les fois qu'elle sortira. Je suivrai partout ses pas. J'existerai; loin
d'elle, je meurs mille fois par jour.
«Je m'établis dans un galetas, dont la fenêtre donnait d'un peu loin sur
le jardin de l'hôtel et sur l'appartement même de Mme de Kerlandec. Là,
ignoré de l'univers, je passai les jours entiers à observer, à l'aide
d'un télescope, les moindres mouvements de ma trop chère Aminte. Je
voyais souvent auprès d'elle le redoutable inconnu, dont la rencontre
avait été l'époque de son malheur. La jalousie me dévorait. Cent fois
j'avais été sur le point de m'arracher la vie... Mais quelle est la
folie d'une passion amoureuse! Plus on est malheureux, plus il semble
qu'on prenne à tâche de le devenir. Ce n'était pas assez pour moi d'être
à peu près sûr que l'étranger était du dernier bien avec Aminte, je
voulus savoir à quel point ce pouvait être, et, ce qu'un scélérat ne
hasarde qu'avec la certitude du gain, je l'entrepris sans autre but que
celui de mettre le comble à mon désespoir. Je descendis, avec des peines
incroyables, de mon réduit sur d'autres maisons, d'où je parvins (non
sans avoir risqué vingt fois de me rompre le cou), je parvins, dis-je,
aux fenils de l'hôtel, et je m'y tins caché un jour entier. Puis, vers
la nuit, m'exposant à de nouveaux périls, je me glissai dans la chambre
à coucher et jusque sous le lit de mon idole. Imaginez, Madame, ce que
j'éprouvai en entrant comme un voleur dans cet appartement, où autrefois
j'allais et venais librement, où j'avais souvent occupé les loisirs de
la divine Aminte par quelques lectures amusantes? Maintenant je m'y
exposais au déshonneur, à la mort.
«J'étais à peine arrangé sous le lit que Mme de Kerlandec rentra et se
fit déshabiller. Puis, ayant renvoyé sa femme de chambre, elle feuilleta
des papiers, reçut des lettres et enfin écrivit. Bientôt elle fut
interrompue. Un laquais effrayé venait l'avertir que le vieux beau-père
avait dans ce moment un violent accès de certaine colique à laquelle il
était fort sujet. Elle vole aussitôt chez le vieillard. Je sors de mon
embuscade, au hasard d'être surpris, je cours au secrétaire, je trouve
une lettre commencée, je m'en saisis. Une boîte est à côté. Dieu! que
vois-je? le portrait d'Aminte! quelle fortune! mais c'est un bijou
enrichi de diamants; n'importe, je n'ai pas le temps d'en séparer la
peinture. Je m'empare du tout. Je fais aussi main basse sur les papiers.
Il n'était plus possible de demeurer, j'ouvre une croisée, je me laisse
couler dans le jardin. Je franchis un mur et m'échappai par la maison du
voisin. Qu'il me tardait d'être chez moi pour y jouir tranquillement du
fruit de ma téméraire expédition! Le portrait était d'une ressemblance
achevée. C'est celui que je possède encore. Le bracelet de cheveux était
dans la boîte. Je me réserve ces effets précieux et les lettres; quant à
la boîte et aux diamants, je les fis remettre dès le lendemain avec des
mesures si adroites que je n'ai jamais été découvert.
«Cependant que me revint-il de tant de danger et d'inquiétudes? Rien,
sinon de nouveaux malheurs; la plupart des lettres étaient anglaises, le
peu de françaises qui y étaient mêlées m'apprenaient qu'Aminte et
l'inconnu s'adoraient et que leur connaissance était antérieure au
mariage de M. de Kerlandec. La lettre qu'Aminte avait commencée
exprimait la plus forte passion; les derniers mots étaient:--Et demain
l'original veut te prouver encore mieux...--Je fus transporté de
rage...»
J'interrompis le comte pour lui demander si parmi ces lettres, il y en
avait de signées, et s'il se souvenait du cachet. Il répondit que la
plupart étaient signées d'une S, que le cachet était un chiffre S Z et
que son rival donnait partout à Mme de Kerlandec le nom de Zéila.