CHAPITRE XXXI

Toujours la même histoire.

«Suis-je assez malheureux, Madame, si ce que je vous ai conté jusqu'ici

n'est que fleurs en comparaison de ce que vous allez entendre!...

Armez-vous de courage.

«Dès que je fus en état de sortir, je me rendis chez Aminte. Mais

j'étais remplacé. J'en demandai les raisons; pendant longtemps on ne

voulut m'en donner aucune: à la fin, on me dit que je devais bien savoir

pourquoi. J'eus beau prier qu'on me laissât parler à Madame, il n'y eut

pas moyen. Je pris enfin la liberté d'écrire. Le beau-père, entre les

mains de qui tomba ma lettre, me fit signifier durement par le suisse

que si j'osais désormais paraître à la porte de l'hôtel, il me ferait

expirer sous le bâton. J'avais trop de fierté pour souffrir patiemment

cet outrage, d'autant plus mortifiant que le bilieux portier y mettait

du sien par le choix des expressions. Je le régalai lui-même d'une ample

volée de coups de canne, accompagnée de quelques apostrophes peu

respectueuses pour le maître, à qui j'avais intention qu'on les

rapportât. Il m'échappa que j'étais homme à châtier le vieillard

hautain, et que s'il savait qui j'étais, il n'oserait pas me faire

menacer d'un traitement peu fait pour moi. C'était sans doute commettre

une grande imprudence. Je donnais dès lors à penser que j'étais un homme

suspect, un aventurier, un imposteur, ou j'avouais un amour qui ne

s'était déjà que trop trahi dans les transports de la fièvre; je rendais

public qu'Aminte avait eu pendant un an, pour laquais, un amant déguisé.

Je faillis d'être arrêté sur l'heure; mais heureusement pour moi,

quelques jeunes gens, témoins de ma querelle avec le suisse et

satisfaits de la fermeté que j'avais fait paraître embarrassèrent le

guet et me firent jour. Je m'esquivai.

«Au bout d'une semaine, pendant laquelle je n'avais osé sortir, je

retirai mon argent et partis pour l'Italie, espérant d'amortir ma fatale

passion en m'éloignant de son objet. Mais bientôt, consumé d'ennui, je

revins à Paris.--Du moins, disais-je, je pourrai l'épier, la voir toutes

les fois qu'elle sortira. Je suivrai partout ses pas. J'existerai; loin

d'elle, je meurs mille fois par jour.

«Je m'établis dans un galetas, dont la fenêtre donnait d'un peu loin sur

le jardin de l'hôtel et sur l'appartement même de Mme de Kerlandec. Là,

ignoré de l'univers, je passai les jours entiers à observer, à l'aide

d'un télescope, les moindres mouvements de ma trop chère Aminte. Je

voyais souvent auprès d'elle le redoutable inconnu, dont la rencontre

avait été l'époque de son malheur. La jalousie me dévorait. Cent fois

j'avais été sur le point de m'arracher la vie... Mais quelle est la

folie d'une passion amoureuse! Plus on est malheureux, plus il semble

qu'on prenne à tâche de le devenir. Ce n'était pas assez pour moi d'être

à peu près sûr que l'étranger était du dernier bien avec Aminte, je

voulus savoir à quel point ce pouvait être, et, ce qu'un scélérat ne

hasarde qu'avec la certitude du gain, je l'entrepris sans autre but que

celui de mettre le comble à mon désespoir. Je descendis, avec des peines

incroyables, de mon réduit sur d'autres maisons, d'où je parvins (non

sans avoir risqué vingt fois de me rompre le cou), je parvins, dis-je,

aux fenils de l'hôtel, et je m'y tins caché un jour entier. Puis, vers

la nuit, m'exposant à de nouveaux périls, je me glissai dans la chambre

à coucher et jusque sous le lit de mon idole. Imaginez, Madame, ce que

j'éprouvai en entrant comme un voleur dans cet appartement, où autrefois

j'allais et venais librement, où j'avais souvent occupé les loisirs de

la divine Aminte par quelques lectures amusantes? Maintenant je m'y

exposais au déshonneur, à la mort.

«J'étais à peine arrangé sous le lit que Mme de Kerlandec rentra et se

fit déshabiller. Puis, ayant renvoyé sa femme de chambre, elle feuilleta

des papiers, reçut des lettres et enfin écrivit. Bientôt elle fut

interrompue. Un laquais effrayé venait l'avertir que le vieux beau-père

avait dans ce moment un violent accès de certaine colique à laquelle il

était fort sujet. Elle vole aussitôt chez le vieillard. Je sors de mon

embuscade, au hasard d'être surpris, je cours au secrétaire, je trouve

une lettre commencée, je m'en saisis. Une boîte est à côté. Dieu! que

vois-je? le portrait d'Aminte! quelle fortune! mais c'est un bijou

enrichi de diamants; n'importe, je n'ai pas le temps d'en séparer la

peinture. Je m'empare du tout. Je fais aussi main basse sur les papiers.

Il n'était plus possible de demeurer, j'ouvre une croisée, je me laisse

couler dans le jardin. Je franchis un mur et m'échappai par la maison du

voisin. Qu'il me tardait d'être chez moi pour y jouir tranquillement du

fruit de ma téméraire expédition! Le portrait était d'une ressemblance

achevée. C'est celui que je possède encore. Le bracelet de cheveux était

dans la boîte. Je me réserve ces effets précieux et les lettres; quant à

la boîte et aux diamants, je les fis remettre dès le lendemain avec des

mesures si adroites que je n'ai jamais été découvert.

«Cependant que me revint-il de tant de danger et d'inquiétudes? Rien,

sinon de nouveaux malheurs; la plupart des lettres étaient anglaises, le

peu de françaises qui y étaient mêlées m'apprenaient qu'Aminte et

l'inconnu s'adoraient et que leur connaissance était antérieure au

mariage de M. de Kerlandec. La lettre qu'Aminte avait commencée

exprimait la plus forte passion; les derniers mots étaient:--Et demain

l'original veut te prouver encore mieux...--Je fus transporté de

rage...»

J'interrompis le comte pour lui demander si parmi ces lettres, il y en

avait de signées, et s'il se souvenait du cachet. Il répondit que la

plupart étaient signées d'une S, que le cachet était un chiffre S Z et

que son rival donnait partout à Mme de Kerlandec le nom de Zéila.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 119 / 155 题