CHAPITRE XXIX

Suite de l'histoire du comte.

«On procéda contre mon père avec la dernière rigueur. Homme de grand

mérite et peu courtisan, il avait de puissants ennemis; leur nombre

l'accabla. Le peu de bien qu'il avait fut confisqué. Un honnête curé eut

pitié de moi, me prit dans sa maison et me donna une aussi bonne

éducation que ses minces revenus pouvaient le permettre; mais je perdis

au bout de quelques années ce charitable ecclésiastique. Mon père était

mort peu de temps auparavant en Russie. Je demeurai donc seul, sans

biens, sans appui, forcé de saisir la première occasion que le hasard

pourrait m'offrir de me procurer les moyens de subsister. J'étais encore

trop jeune et trop petit pour me faire soldat. Le bon curé m'avait

laissé quelques louis; je me rendis à Lorient, où je m'embarquai pour

les Indes, sans autre dessein que celui de fuir une odieuse patrie.

«Cependant, écrivant passablement et ne manquant pas d'intelligence, je

me rendis nécessaire à bord, et m'étant acquitté de diverses fonctions

avec succès, je gagnai l'estime et la confiance des officiers.

«Je supprime des détails inutiles. Au bout de quatre ans, je revins avec

une assez bonne somme, formé, instruit, et à même de pousser ma fortune;

mais le destin devait s'y opposer: il me préparait, sous un tapis de

fleurs, un piège où je devais me précipiter, pour être à jamais

malheureux.

«J'étais à Brest sur le point de me rendre à Paris, avec le projet d'y

placer mon argent, de faire réhabiliter, s'il était possible, la mémoire

de mon père et de le venger; de trouver, en un mot, une sorte de

félicité dans la satisfaction de l'honneur consolé.

«Je vis un jour, me promenant près de la mer, plusieurs canots ornés de

banderolles et de guirlandes, portant une compagnie joyeuse de

musiciens. On revenait d'une partie de plaisir dans la rade, et l'on

côtoyait le rivage avant de rentrer dans le port. Je fus curieux de voir

le débarquement.

«Parmi plusieurs femmes très jolies, une surtout se faisait remarquer

par une beauté, par une taille, un maintien, des grâces, une physionomie

qui lui donnaient l'air d'une divinité... Je fus frappé... Je m'informai

d'elle; on m'apprit qu'elle se nommait Mme de Kerlandec, que son mari

était capitaine de haut bord et devait partir le lendemain pour très

longtemps. Il venait de donner cette fête pour prendre congé d'un de ses

amis et se distraire un peu du chagrin de quitter une femme si belle,

dont on le disait adoré.

Adoré! Cette dernière circonstance m'accablait; à la sensation cruelle

qu'elle me fit éprouver, je ne pus méconnaître la violence de l'amour et

de la jalousie. Il me vint aussitôt à l'esprit de quitter Brest; mais

une funeste prédestination m'empêcha de prendre ce parti raisonnable, je

rentrai chez moi l'âme enivrée. Un marin subalterne, avec qui j'étais

intimement lié, acheva de me perdre, en m'offrant de servir la passion

insensée dont je venais de le faire confident.

«Je n'avais encore rien aimé. Tout ce qu'une imagination ardente peut

offrir de romanesque à un coeur neuf m'assaillait à la fois; dans mon

transport, je mettais au jour mes idées tout haut, devant mon ami. Il

venait de m'échapper que rien ne coûterait, pourvu que je puisse vivre

et mourir près de l'adorable Kerlandec.--Que ceux qui la servent sont

heureux! dis-je; quelle fortune plus digne d'envie...--Quoi, Robert,

interrompit mon ami (Robert était le nom que j'avais pris pendant mes

voyages), quoi! tu ne répugnerais pas à porter la livrée de

Kerlandec?--Moi, mon cher! ah! plût à Dieu que je pusse me flatter d'un

si grand bonheur!...--D'un si grand bonheur que celui de devenir laquais

de cette belle dame? Ah! parbleu, si tu es homme à faire cette

extravagance, je me fais fort de te placer dans sa maison. Quitte-moi

vite cette épée, endosse-moi ton plus mauvais habit et te prépare à me

suivre. Je me suis embarqué deux fois avec M. de Kerlandec, il me veut

quelque bien; je lui dirai que tu es un de mes parents, que tu te

trouves sans ressource, forcé par des raisons d'intérêt à ne pas

t'éloigner du pays; je lui demanderai qu'il te reçoive au nombre de ses

domestiques, en attendant la fin de tes affaires. En un mot, je me

charge de tout. Que risqué-je? Le mari part. J'en fais autant sous peu

de jours. C'est à toi de t'arranger comme tu pourras avec la dame et à

tirer parti de la différence qu'il y a de M. Robert à un laquais

ordinaire.

«Je manquai d'étouffer dans mes bras l'officieux pilote. Il me semblait

qu'un dieu venait de parler. Il fut exact. Le hasard nous servit au delà

de nos espérances. On avait réformé le même jour un laquais mutin, dont

M. de Kerlandec ne prévoyait pas que sa femme pût être bien servie

pendant son absence. Je pris sa place. J'avais une physionomie douce, un

maintien honnête; M. de Kerlandec lui-même pressa sa femme de m'agréer.

Le lendemain, il partit.»

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 117 / 155 题