CHAPITRE XXVIII

De l'étranger.--Son histoire.

A force d'art, l'habile homme qui avait entrepris de sauver les jours de

notre infortuné réussit à peu près.--Mais, nous dit le docteur, ses

blessures sont de nature à lui laisser pour la vie des incommodités

fâcheuses; le sujet est d'ailleurs usé par les passions et détérioré au

point que je ne réponds pas qu'il vive longtemps. Il sera même plus

heureux pour lui de mourir bientôt que de souffrir encore peut-être un

an ou deux, au bout desquels il faudra toujours qu'il périsse.--Le

malade lui-même ne faisait point de cas de la vie. On était obligé de le

garder à vue, et ce n'avait été qu'à force de prières et par le charme

de ma ressemblance avec cette femme qu'il aimait si passionnément que

j'avais obtenu sa parole d'honneur de faire tout ce qu'on lui

prescrirait et de ne plus attenter à ses jours.--Il est cruel de vous

obéir, me répondait-il, soyez assurée, madame, que vous ne me forceriez

point à vivre si je pouvais désormais mourir sans être méprisé de

vous... de vous, l'être le plus adorable, l'être qui réunit à tout ce

que la divine de Kerlandec a de ravissant la seule chose qui lui manque,

un coeur généreux et sensible!--Je n'y tiens plus, lui dis-je, quelle

est donc cette fameuse Kerlandec?--Vous voulez apprendre ma funeste

histoire? Croyez-moi, madame, cherchez le plaisir et n'empoisonnez pas,

par une communication dangereuse avec le plus infortuné des hommes, la

paix dont votre âme douce est faite pour jouir.--Je l'assurai que je

brûlais d'entendre conter ses malheurs, et que la part que j'y prendrais

ne serait pas une affliction pour moi si j'étais assez heureuse pour lui

procurer quelques consolations. Il se recueillit un moment, puis,

laissant échapper quelques larmes et un soupir de douleur, il raconta ce

qui suit. C'est lui qui va parler.

«Je me nomme le comte de... Paris m'a vu naître il y a vingt-six ans, et

je suis fils du marquis de... que le mauvais état de sa fortune avait

obligé d'épouser la fille d'un banquier opulent. Mon père était un homme

de la vieille roche, un brave guerrier, revêtu de dignités, abhorrant

les parvenus, leur morgue, leur bassesse. Cependant, las d'être pauvre,

il avait fait la sottise de se mésallier. Beaucoup de seigneurs qui en

font autant s'en trouvent bien. Mais mon père, plus malheureux dans son

choix ou moins propre que les autres à se plier aux désagréments que

peut entraîner la mésalliance, se trouvait dans le cas de détester ses

engagements. Ma mère était dissipatrice. Soutenue par des parents

insolents, à qui les faveurs de la fortune faisaient perdre de vue leur

vile origine, à peine oubliée, elle osait reprocher à son mari le

prétendu bonheur qu'il avait d'être son époux. S'il portait des plaintes

à l'impertinente famille, il n'était pas mieux reçu; cependant, il

s'armait de patience. Les injures des gens qu'on méprise n'offensent pas

à certain point. D'ailleurs, ma mère était belle; les travers, les

caprices, le peu de sensibilité de cette femme hautaine trouvaient grâce

en faveur de sa charmante figure. M'ayant mis au monde, elle devint

encore plus chère. A cette époque, mon père pardonna tout.

«Il était le dernier mâle d'une famille assez illustre. N'ayant pas eu

d'enfant d'un mariage pauvre, mais mieux assorti; ma naissance ranimait

du moins l'espoir de la propagation de son nom. Je devenais un héritier

précieux. Tous les biens des parents de ma mère devaient un jour être

réunis sur ma tête; mais de si belles espérances furent bientôt

détruites. Mon grand-père essuya d'énormes banqueroutes qui altérèrent

son crédit, quelques paiements retardés effrayant ses correspondants, il

fut soupçonné, discuté et ruiné; tout cela fut très prompt.

«Ma mère était à la campagne. Mon père allait l'y rejoindre, déplorer

avec elle la perte de ses biens, et l'assurer que si elle voulait se

conformer à ce que les circonstances allaient désormais exiger, il la

chérirait également et ne la rendrait pas moins heureuse... Mais quel

désespoir pour ce galant homme! Il était minuit; il n'avait point

annoncé son arrivée... Il vole à l'appartement de sa femme... Elle

dormait dans les bras de son nègre. Mon père, furieux, perce l'infidèle

de plusieurs coups d'épée, l'Africain se précipite, échappe à la mort,

donne l'alarme. Mon père, à peine regardé comme le maître, se voit

bientôt environné de ses propres gens armés contre lui. Un seul valet de

chambre, ancien compagnon de ses travaux militaires et digne, par son

courage, de servir le plus brave des maîtres, se joint à lui. Ils défont

sans peine leurs lâches agresseurs, puis s'enfuient, emportant quelque

argent et les diamants de ma coupable mère.

«Cependant, cette affaire devint publique et prit la plus odieuse

tournure. Il ne fut pas fait mention du nègre surpris au lit: on accusa

mon père de s'être vengé, par un infâme assassinat, d'avoir vu échouer

de grandes vues d'intérêt... Pardon, madame, souffrez que je

m'interrompe un moment... Mon imagination ne peut s'arrêter sans horreur

sur tant d'injustices... Se peut-il que le Ciel ne se charge pas de la

vengeance de certains crimes, quand l'impuissance des hommes...--Hélas!

mon cher comte, lui dis-je, le Ciel se mêle on ne peut moins de nos

misérables affaires, mais...--Il ne m'écoutait pas. Sa tête était

penchée sur sa poitrine. Il demeura quelque temps plongé dans une

rêverie profonde... Il se remit enfin et continua son intéressante

narration.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 116 / 155 题