Où l'on verra des choses intéressantes.
Peu de jours après l'aventure que je viens de décrire, nous apprîmes
qu'il était arrivé de grands changements dans les affaires de sir
Sydney. Il devenait lord par la mort d'un oncle, et voyait tripler sa
fortune. Son projet était de nous donner encore un ou deux jours et de
se rendre tout de suite en Angleterre. Il me mandait en particulier que
le séjour que j'habitais ayant paru me plaire, il venait d'acheter cette
terre en mon nom, persuadé que je ne lui ferais pas le chagrin de
refuser un don que l'augmentation de ses biens rendait, selon lui, de
peu de conséquence. Cependant, outre les bâtiments, les meubles, il y
avait encore d'assez gros revenus attachés à la terre. Je répondis que,
n'acceptant ni la propriété ni les rentes, je ne refusais cependant pas
la jouissance du château, mais à condition que je serais libre d'en
disposer, à mon tour, en faveur de qui bon me semblerait: mon intention
était de remettre tout cela aux enfants de sir Sydney, que le soin de
conserver dans sa famille un titre qui se serait éteint après lui
mettait dans l'obligation de se marier.
Sur ces entrefaites, nous fîmes une rencontre singulière, dont il était
impossible que nous prévissions alors les conséquences importantes. Que
le sort est bizarre dans ses projets! Souvent nous voyons naître d'une
circonstance qui d'abord paraît tout à fait indifférente une chaîne
d'événements qui donnent une nouvelle face à notre existence.
La nuit était déjà sombre, nous revenions tumultueusement d'une partie
de chasse, et devions passer près de ces statues dont on se souvient que
j'ai parlé: tout à coup le cheval d'un piqueur, qui était un peu en
avant, s'effaroucha, recula et ne voulut point passer outre. Celui du
chevalier, qui suivait de près, en fit autant, et lui-même fut effrayé,
entrevoyant contre le piédestal un homme étendu; nous arrivâmes en même
temps. Le piqueur pria d'Aiglemont et Monrose, qui étaient à cheval à
côté de moi, de descendre et de venir examiner avec lui si ce qu'on
découvrait était un homme mort ou endormi: c'était un infortuné percé de
plusieurs coups et perdant des flots de sang, mais qui respirait encore.
--Laissez-moi, dit celui-ci d'une voix mourante; qui que vous soyez, vos
soins sont inhumains. Ne me ravissez pas la seule consolation...--Un
sanglot douloureux lui coupa la parole, nous le crûmes sans vie.
Sylvina et monseigneur, qui occupaient une petite calèche, la cédèrent
et furent reçus dans une autre fort spacieuse, où le gros milord tenait
compagnie à Mme d'Orville et Soligny. Monrose et le piqueur volèrent au
château. Le dernier reparut bientôt, suivi du laquais et du chirurgien
de Sydney, à qui Monrose avait donné son cheval. Ils apportaient de la
lumière, du linge, et trouvèrent, à peu de distance du château, la
calèche du blessé dans laquelle il était sans connaissance, entre les
bras de d'Aiglemont; les blessures furent visitées sur-le-champ: elles
étaient profondes et douloureuses. On mit l'appareil.
Nous avions ramassé l'arme fatale avec laquelle le malheureux s'était
frappé, et un bracelet de cheveux auquel tenait un portrait de femme,
dont le cristal terni, humide et portant l'empreinte de deux lèvres
témoignait que le suicidé avait ce bijou collé sur sa bouche quand nous
l'avions rencontré. Elle fut portée à l'excès lorsque sir Sydney, de
retour le lendemain, parut frappé comme d'un coup de foudre à la vue du
portrait. C'était celui de cette femme dont il m'avait parlé. Il avait
toujours soutenu qu'elle me ressemblait beaucoup. Il en prenait pour le
coup tout le monde à témoin, et l'on fut, en effet, forcé d'en convenir.
C'étaient tous mes traits, et surtout parfaitement ma physionomie.
Cependant le malade demeurait au même état, prêt à tout moment de rendre
l'âme. Sydney ne pouvait différer son voyage. Il eût bien désiré de
faire copier le précieux portrait, mais sa délicatesse ne lui permit pas
de commettre ce larcin. En partant, il me supplia de ne rien épargner
pour tâcher de sauver les jours d'un homme dont l'histoire devait
nécessairement avoir les plus grandes liaisons avec la sienne propre.
Ma tendresse pour l'aimable Sydney me rendit ardente à soigner notre
malheureux étranger. Il ne fut hors de péril et en état de parler que
quinze jours après le départ du nouveau lord.
Pendant ce temps d'alarmes et de pitié, mon âme demeura fermée aux
plaisirs. Je ne m'intéressai pas plus à ceux des autres. Uniquement
occupée de mon malade, je ne le quittais presque jamais; l'ennui fit
déserter Mme d'Orville, milord Kinston et sa maîtresse. Monrose était en
Angleterre. Une société telle que la nôtre, quoique fort de son goût,
lui serait devenue funeste. J'avais prié Sydney de l'amener. Le pauvre
petit avait fait éclater le chagrin le plus vif; mais Sylvina elle-même
ayant sollicité son exil, il avait été forcé de s'éloigner.