CHAPITRE XXIII

Absence de sir Sydney.--Comment le beau Monrose est de nouveau poursuivi

par son étoile.

J'eus encore, avec le charmant d'Aiglemont, et même avec Monrose,

quelques entrevues secrètes, sans que sir Sydney s'en doutât le moins du

monde; nos passades ne se faisaient jamais chez moi, nous choisissions

des lieux écartés où nous ne pouvions être surpris.

Sur ces entrefaites, sir Sydney reçut de Paris des nouvelles

intéressantes qui l'y rappelaient pour quelque temps; il nous laissa

maîtres chez lui et nous pria de vivre en joie en attendant son retour.

Sa confiance en moi était sans bornes; il m'abandonna en partant toutes

ses clefs et ne mit aucunes limites à l'usage que j'en pourrais faire.

Dès le même soir, je reçus chez moi le cher d'Aiglemont, qui apprit

enfin comment et par où nos appartements communiquaient. Adieu les

plaisirs de Thérèse. Je lui enlevai pour le coup sans retour le

chevalier, qu'elle adorait tout de bon. J'eus un plaisir malin à jouir

des tendres inquiétudes de la pauvre fille qui passait une partie de la

nuit à rôder autour de l'appartement de son idole, ne comprenant point

comment il pouvait découcher toutes les nuits sans que jamais elle le

vît sortir ni rentrer. Cependant elle prit à la fin son parti et ne rôda

plus. Le chevalier fut enchanté quand je lui dévoilai tous les mystères

des deux entresols. Sydney lui paraissait le plus heureux des hommes de

posséder une maison si commode; il regrettait de n'être pas un grand

seigneur, afin de pouvoir s'en procurer bientôt une semblable.

Nous nous promenions certain après-souper. Le gros Kinston parlait très

en particulier à la Soligny. A travers leur chuchotement, nous crûmes

distinguer le nom de Monrose. Leur ton était si sérieux, ils

paraissaient si occupés que nous soupçonnâmes qu'il pouvait y avoir sur

le tapis des projets où le beau jeune homme était pour quelque chose.

Nous fûmes d'avis de veiller de près milady Kinston. La niche aux

espions n'avait qu'une place, je l'occupai. Mais le chevalier usa de la

communication de son appartement et fut à même de voir tout aussi bien

au moyen de la coulisse imperceptiblement entr'ouverte.

Soligny, selon l'usage, fut servie à sa toilette par le complaisant

Monrose, à qui, depuis que je ne les avais vus, elle avait appris

beaucoup de folies nouvelles. Il paraissait fort exercé et très

accoutumé à se prêter à tout ce que pouvait désirer de lui sa lubrique

institutrice.

Nous le vîmes la fêter savamment dans une position inverse, qui

satisfaisait à la fois deux des goûts dont le chevalier m'avait parlé;

le couple paraissait s'en trouver à merveille. Soligny surtout semblait

ne pouvoir démordre. Elle jouissait avec fureur et faisait retentir la

chambre du sifflement de ses sanglots. Cependant, elle désempara; le

mignon se mit en posture de goûter d'autres plaisirs. A l'incertitude

qu'il fit d'abord paraître, je jugeai qu'il s'était enfin d'abord

familiarisé avec ceux dont son ancien ami Carvel n'avait pu lui faire

agréer l'essai. Il semblait même vouloir donner dans ce moment la

préférence à la jonction prohibée; mais Soligny demanda d'être servie

plus naturellement. A peine le jeune homme fut-il en situation, serré

fortement des bras et des jambes de sa belle et forcé par cette position

à élever un peu la croupe, que le gros Kinston, dont nous ne nous

doutions pas, parut et grimpa lestement sur le lit. A son aspect,

Monrose voulut se dégager, se croyant sur le point d'être châtié de sa

témérité; mais il s'agissait de tout autre chose. Milord en voulait tout

uniment à ce fessier séduisant, fait pour allumer les désirs de tous les

amateurs et pour courir sans cesse les risques d'être violé.

Mais en vain Soligny, réunissant toutes ses forces et étouffant presque

le beau Ganimède, faisait beau jeu à milord; en vain celui-ci, menaçait,

promettant, priant, mêlant les douceurs aux injures, en bel état et bien

graissé. Entreprenant de se rembourser, et commençant à réussir,

Monrose, à force de se débattre, débusqua le gros Kinston et le fit

choir sur le parquet d'autant plus malheureusement que, voulant

s'accrocher aux deux autres, il les entraîna sur lui et faillit en être

moulu. Monrose se dégagea lestement, courut à sa chambre aussitôt;

l'épée à la main, il vint fondre sur le luxurieux Anglais. Mais Soligny

se jeta vite entre eux deux, au péril de sa propre vie. Monrose fut,

pendant que milord s'évada, pâle et bien hors d'état de faire le

Jupiter. La trahison de Soligny était manifeste. Elle lui fut reprochée

avec aigreur, moins durement cependant qu'elle ne devait s'y attendre.

L'offensé ne voulut point faire la paix et rentra brusquement chez lui.

Nous l'entendîmes aussitôt mettre les verrous et fermer la porte à

double tour.

Le chevalier me rejoignit. Nous allâmes rire chez moi de cette

tragi-comédie et éteindre dans nos voluptueux ébats les feux dévorants

dont ce spectacle lascif venait de nous embraser.

Jeunesse! Jeunesse! faites votre profit de cet utile passage. Voyez

comment, une fois lancé dans la facile carrière du libertinage, on y

galope sans pouvoir se retenir. Ce Monrose, naguère si tendre, si

réservé, le voilà déjà au niveau des plus grands débauchés. Déjà une

maîtresse dissolue est venue à bout de lui faire surmonter une

répugnance qui d'abord lui paraissait invincible. Il est vrai qu'avec

une femme qui a vécu, il y a quelque chose à gagner de l'autre façon

pour un jeune homme qui n'a pas de quoi remplir les espaces. Mais, en un

mot, si Monrose, agent de plein gré, ne devient pas patient avec autant

de résignation que le seigneur Anselme au château du More, que s'en

faut-il? Peu de chose. C'est qu'on s'y est pris moins adroitement, et

qu'avec les gens d'honneur la violence ne vient à bout de rien.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 111 / 155 题