Absence de sir Sydney.--Comment le beau Monrose est de nouveau poursuivi
par son étoile.
J'eus encore, avec le charmant d'Aiglemont, et même avec Monrose,
quelques entrevues secrètes, sans que sir Sydney s'en doutât le moins du
monde; nos passades ne se faisaient jamais chez moi, nous choisissions
des lieux écartés où nous ne pouvions être surpris.
Sur ces entrefaites, sir Sydney reçut de Paris des nouvelles
intéressantes qui l'y rappelaient pour quelque temps; il nous laissa
maîtres chez lui et nous pria de vivre en joie en attendant son retour.
Sa confiance en moi était sans bornes; il m'abandonna en partant toutes
ses clefs et ne mit aucunes limites à l'usage que j'en pourrais faire.
Dès le même soir, je reçus chez moi le cher d'Aiglemont, qui apprit
enfin comment et par où nos appartements communiquaient. Adieu les
plaisirs de Thérèse. Je lui enlevai pour le coup sans retour le
chevalier, qu'elle adorait tout de bon. J'eus un plaisir malin à jouir
des tendres inquiétudes de la pauvre fille qui passait une partie de la
nuit à rôder autour de l'appartement de son idole, ne comprenant point
comment il pouvait découcher toutes les nuits sans que jamais elle le
vît sortir ni rentrer. Cependant elle prit à la fin son parti et ne rôda
plus. Le chevalier fut enchanté quand je lui dévoilai tous les mystères
des deux entresols. Sydney lui paraissait le plus heureux des hommes de
posséder une maison si commode; il regrettait de n'être pas un grand
seigneur, afin de pouvoir s'en procurer bientôt une semblable.
Nous nous promenions certain après-souper. Le gros Kinston parlait très
en particulier à la Soligny. A travers leur chuchotement, nous crûmes
distinguer le nom de Monrose. Leur ton était si sérieux, ils
paraissaient si occupés que nous soupçonnâmes qu'il pouvait y avoir sur
le tapis des projets où le beau jeune homme était pour quelque chose.
Nous fûmes d'avis de veiller de près milady Kinston. La niche aux
espions n'avait qu'une place, je l'occupai. Mais le chevalier usa de la
communication de son appartement et fut à même de voir tout aussi bien
au moyen de la coulisse imperceptiblement entr'ouverte.
Soligny, selon l'usage, fut servie à sa toilette par le complaisant
Monrose, à qui, depuis que je ne les avais vus, elle avait appris
beaucoup de folies nouvelles. Il paraissait fort exercé et très
accoutumé à se prêter à tout ce que pouvait désirer de lui sa lubrique
institutrice.
Nous le vîmes la fêter savamment dans une position inverse, qui
satisfaisait à la fois deux des goûts dont le chevalier m'avait parlé;
le couple paraissait s'en trouver à merveille. Soligny surtout semblait
ne pouvoir démordre. Elle jouissait avec fureur et faisait retentir la
chambre du sifflement de ses sanglots. Cependant, elle désempara; le
mignon se mit en posture de goûter d'autres plaisirs. A l'incertitude
qu'il fit d'abord paraître, je jugeai qu'il s'était enfin d'abord
familiarisé avec ceux dont son ancien ami Carvel n'avait pu lui faire
agréer l'essai. Il semblait même vouloir donner dans ce moment la
préférence à la jonction prohibée; mais Soligny demanda d'être servie
plus naturellement. A peine le jeune homme fut-il en situation, serré
fortement des bras et des jambes de sa belle et forcé par cette position
à élever un peu la croupe, que le gros Kinston, dont nous ne nous
doutions pas, parut et grimpa lestement sur le lit. A son aspect,
Monrose voulut se dégager, se croyant sur le point d'être châtié de sa
témérité; mais il s'agissait de tout autre chose. Milord en voulait tout
uniment à ce fessier séduisant, fait pour allumer les désirs de tous les
amateurs et pour courir sans cesse les risques d'être violé.
Mais en vain Soligny, réunissant toutes ses forces et étouffant presque
le beau Ganimède, faisait beau jeu à milord; en vain celui-ci, menaçait,
promettant, priant, mêlant les douceurs aux injures, en bel état et bien
graissé. Entreprenant de se rembourser, et commençant à réussir,
Monrose, à force de se débattre, débusqua le gros Kinston et le fit
choir sur le parquet d'autant plus malheureusement que, voulant
s'accrocher aux deux autres, il les entraîna sur lui et faillit en être
moulu. Monrose se dégagea lestement, courut à sa chambre aussitôt;
l'épée à la main, il vint fondre sur le luxurieux Anglais. Mais Soligny
se jeta vite entre eux deux, au péril de sa propre vie. Monrose fut,
pendant que milord s'évada, pâle et bien hors d'état de faire le
Jupiter. La trahison de Soligny était manifeste. Elle lui fut reprochée
avec aigreur, moins durement cependant qu'elle ne devait s'y attendre.
L'offensé ne voulut point faire la paix et rentra brusquement chez lui.
Nous l'entendîmes aussitôt mettre les verrous et fermer la porte à
double tour.
Le chevalier me rejoignit. Nous allâmes rire chez moi de cette
tragi-comédie et éteindre dans nos voluptueux ébats les feux dévorants
dont ce spectacle lascif venait de nous embraser.
Jeunesse! Jeunesse! faites votre profit de cet utile passage. Voyez
comment, une fois lancé dans la facile carrière du libertinage, on y
galope sans pouvoir se retenir. Ce Monrose, naguère si tendre, si
réservé, le voilà déjà au niveau des plus grands débauchés. Déjà une
maîtresse dissolue est venue à bout de lui faire surmonter une
répugnance qui d'abord lui paraissait invincible. Il est vrai qu'avec
une femme qui a vécu, il y a quelque chose à gagner de l'autre façon
pour un jeune homme qui n'a pas de quoi remplir les espaces. Mais, en un
mot, si Monrose, agent de plein gré, ne devient pas patient avec autant
de résignation que le seigneur Anselme au château du More, que s'en
faut-il? Peu de chose. C'est qu'on s'y est pris moins adroitement, et
qu'avec les gens d'honneur la violence ne vient à bout de rien.