CHAPITRE XX

Courses nocturnes.--Apparition d'un lutin chez le Chevalier d'Aiglemont.

Les heures de la première soirée où je fus en possession de mes

observatoires coulaient trop lentement à mou gré. Je mourais

d'impatience d'apprendre comment vivaient tous nos gens. Voir faire ce

qu'on aime à faire soi-même ne laisse pas d'être un grand plaisir.

Je commençai d'abord mes visites par l'appartement de la Soligny,

voulant savoir comment se comportait avec elle M. Monrose, qui avait

déjà sa permission depuis trois jours. Le mieux du monde. Je leur vis

faire d'abord quantité de folies préliminaires qui me divertirent au

possible. Après quoi ils dansèrent, nus, une allemande, à laquelle

Soligny, qui était à l'Opéra une des plus aimables prêtresses de

Terpsichore, accommodait mille passes lubriques; elle les enseignait à

Monrose qui, rempli d'intelligence, s'appliquait aux leçons et ne

demandait pas mieux que de s'exercer. Il était ravissant en état de pure

nature, aussi blanc que sa danseuse et se rapprochant, par la mollesse

de ses formes, des beautés de Soligny, dont le corps était un vrai

chef-d'oeuvre. Toutes les altitudes des passes avaient pour objet de

développer quelque grâce particulière, d'aiguillonner le désir de

quelque baiser lascif, de varier à l'infini les simulacres de l'union à

laquelle aboutissent tous les préludes voluptueux. A certain signal de

mains, Monrose passait et repassait fort adroitement sous la cuisse de

Soligny, qui sautillait en tournant sur la pointe du pied, sans perdre

la mesure. Cette danse extravagante dura tant qu'il eurent de forces;

puis ils furent tomber sur l'ottomane dans les bras l'un de l'autre et

reprirent haleine en attendant les plaisirs du lit qui suivirent de

près. Je me retirai quand on alluma la lampe de nuit.

J'allai ensuite épier Mme Dorville, chez qui je fus charmée de voir

aussi de la lumière. Je la croyais couchée avec d'Aiglemont; mais je

vis, à mon grand étonnement, sur un fauteuil, la livrée et le chapeau du

laquais de la dame. Les rideaux du lit étaient fermés. Je ne pus rien

voir pour cette fois.

Ce fripon de chevalier, pensai-je, sera sans doute chez Sylvina; et

monseigneur où sera-t-il? chez lui, tout seul! le pauvre homme! J'eus un

moment envie d'aller le trouver. Je voulais cependant voir ce qu'on

faisait chez Sylvina. Mais c'était bien Sa Grandeur elle-même qui lui

tenait compagnie. Ils ne dormaient pas; ils causaient en riant, groupés

voluptueusement et découverts à cause de la chaleur.

Je revins chez moi très curieuse de savoir où pouvait être d'Aiglemont.

Sydney, pour me laisser jouir paisiblement de mes nouvelles possessions,

n'était pas venu, comme à l'ordinaire, partager mon lit. Je n'hésitai

point, et tirant à moi le suspensoir destiné à la correspondance de mon

appartement à celui d'Aiglemont, je pris le chemin de chez lui et

parvins à son antichambre. La porte de la chambre à coucher n'était

point fermée. J'entrai à la faveur des ténèbres. En tâtonnant autour de

son lit, je mis la main sur la tête d'une femme qui s'éveilla et fit un

cri dont le sommeil du chevalier fut à son tour interrompu. C'était la

chaste Thérèse qui partageait ainsi sa couche; il dit plusieurs fois:

«Qui va là?» Je me mis à rire; il se leva, chercha de son mieux le

joyeux lutin et passa si près de moi, comme j'allais m'échapper, que je

me trouvai à portée de lui appliquer sur les fesses un bon coup du plat

de ma main; en même temps je poussai la porte et, tournant la clef, je

les enfermai. Pendant que les pauvres gens étaient, l'un fort surpris,

l'autre fort effrayée, je regagnai tranquillement ma chambre et me mis

au lit.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 108 / 155 题