CHAPITRE XIX

Qu'on n'a pas pu rendre plus clair.

Sydney ajouta bientôt à mes plaisirs celui de me faire connaître les

moyens secrets qui le mettaient à même de savoir tout ce qui se passait

chez ses hôtes. Jadis le seigneur Cléophas-Léandre-Pérez-Zambulo vit de

fort belles choses, à l'aide d'un diable, bon humain, qui le promenait

de toit en toit. Moi, sans diablerie, et sans risquer de me rompre le

cou, je devins maîtresse de pénétrer partout, de tout voir. C'était

vraiment un plaisir de femme. Je tins le plus grand compte à sir Sydney

de la complaisance avec laquelle il me le procurait.

--Je connais, dit-il, les arrangements de tous nos messieurs; chacun

d'eux a la clef du couloir qui conduit invisiblement de chez lui chez la

femme avec laquelle il vit. Si par la suite il est à propos que je

distribue assez de clefs pour que tout soit commun, je le ferai.

Cependant, quand il n'y a ni père, ni mère, ni maris, il n'est pas fort

nécessaire d'user de précautions.

Je lui demandai, en attendant que je prisse la peine de me mettre au

fait par mes yeux, comment chaque homme pouvait ainsi se rendre de son

appartement à ceux de toutes les femmes sans être vu ni rencontré?--Rien

de plus aisé, me répondit-il. De quatre points différents de chaque

antichambre des appartements d'homme, on descend par une machine dans un

entresol aveugle, ménagé entre les deux étages. Alors on suit un

corridor serré, large de deux pieds et demi, sur six de hauteur et

matelassé de toutes parts, qui conduit droit à une machine pareille à

celle par laquelle on est sorti de chez soi. Vous en verrez tout à

l'heure de semblables dans mon entresol, avec lesquelles je monte et

descend facilement et sans bruit. Quand une femme a chez elle l'homme

qui lui convient, elle est à même d'interdire l'entrée à ceux qui

pourraient survenir par les autres routes. De cette façon il est

impossible que rien ne se découvre. En vain une belle serait-elle

enfermée à triple serrure, en vain le galant avec qui elle serait

d'intelligence logerait-il à l'autre extrémité du pavillon, un jaloux ne

pourrait ni les guetter ni les surprendre. On le ferait cocu sans qu'il

pût seulement lui venir un soupçon. Quant à moi, tout m'est connu. J'ai

dans mon entresol des moyens tout semblables à ceux d'en haut, moins

compliqués seulement et dont personne ne peut se douter. Vous allez

juger de l'excellence de ces inventions.

En effet, rien de plus simple. Des portes déguisées cachaient de petits

enfoncements où était pratiquée une machine commode sur laquelle on se

plaçait. Alors, la personne et le siège se trouvant à peu près en

équilibre avec un poids de cent soixante livres qui se mouvait dans

l'épaisseur du mur, on montait et redescendait sans peine à la faveur

d'une corde perpendiculaire et fortement tendue; Sydney n'avait que six

pieds à monter pour voir ce qui se passait chez les femmes, par les

trous des trumeaux dont j'ai parlé. La mécanique de tous ces suspensoirs

était faite avec le plus grand soin. Les panneaux qui servaient d'issue

s'ouvraient et se fermaient à coulisse et étaient de même parfaitement

finis.

Rien n'eût été aussi perfide que ces machines ingénieuses si elles

n'eussent pas eu le plaisir pour unique but. Je me proposais d'en donner

les figures, de même que le plan de toute la maison qui m'appartient

maintenant; mais, outre que mon architecte m'a prié de n'en rien faire,

de peur qu'on ne vînt à contrefaire ce qui lui a coûté tant de peine à

imaginer, j'ai pensé qu'il était inutile de dévoiler ces secrets à des

gens qui pourraient en faire un mauvais usage et pour qui je n'ai pas

intention d'écrire. Les voluptueux qui sont assez riches pour se

procurer ces superfluités recherchées trouveront aisément des artistes

qui rempliront le même objet, peut-être mieux qu'il ne l'est chez moi.

(N'oublions cependant pas que la maison appartient encore à sir Sydney.)

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 107 / 155 题