CHAPITRE XVIII

Où le beau Monrose reparaît.

La maison de sir Sydney abondait en tout ce qui peut contribuer à faire

passer le temps agréablement. Voitures, chevaux de main, équipage de

chasse, bateaux, filets, jeu de paume, billard, théâtres, livres,

instruments, chère exquise; tout ce que les gens sensuels et

connaisseurs peuvent désirer, toutes les bagatelles qui peuvent amuser

les femmes, du jeu, de la musique, de la danse, des feux d'artifice.

Par-dessus tout cela, une union parfaite; jour et nuit de l'amour et de

la volupté; nous étions vraiment aux Champs-Élysées.

Je n'étais pas la seule à qui Vénus et son fils eussent destiné de

nouveaux présents pendant notre heureux voyage. Monrose, qui, les

premiers jours, avait paru un peu triste, commençait à se dérider: il me

cherchait, et ne voulant pas le désobliger je fis naître l'occasion de

me trouver en particulier avec lui.--Ma chère Félicia, me dit-il, vous

devenez inaccessible pour moi. J'ai tenté plusieurs fois de me rendre

auprès de vous la nuit, mais vous êtes toujours impitoyablement

barricadée, cela est bien cruel!--Cher Monrose, répondis-je avec un peu

de fausseté, je ne puis vivre avec toi, chez sir Sydney, aussi librement

que je le faisais à Paris. Nous étions chez nous, mais nous devons des

égards à un étranger qui nous reçoit; il serait malhonnête...--Quel

conte, ma bonne amie! Toutes nos dames ne sont pas aussi scrupuleuses...

et je vous dirai que, si je pouvais vous être infidèle, je saurais bien

avec qui passer des nuits que je trouve d'une longueur insupportable

depuis que nous sommes ici, etc.

Nous étions dans un lieu favorable. Monrose me priait de si bonne grâce

d'adoucir ses peines!... j'avais le coeur trop bon pour le lui refuser.

Le pauvre enfant usa de ma complaisance en affamé. Cette fois je ne le

taxai point. Cette précaution devenait inutile, puisqu'il

prenait fantaisie à quelque autre femme d'essayer du charmant

jouvenceau.--Puis-je savoir, lui dis-je pendant un entr'acte, de qui tu

es ainsi recherché?--Devinez.--De Sylvina?--Non.--De notre ami

Dorville?--Point du tout.--Ce sera Mlle Thérèse!--Encore moins. Mais ma

voisine, Mme de Soligny, pourquoi ne voulez-vous donc pas y penser? Elle

est charmante, et vous conviendrez que cela serait bien commode.

A la vérité, il ne m'était pas venu dans l'idée de soupçonner cette

belle, qui, m'ayant l'air d'être d'un gros tempérament et fort

libertine, ne semblait pas devoir jeter son dévolu sur un enfant. Mais

en amour tout n'est-il pas caprice?

Milord Kinston, cet Anglais amant de la Soligny, buvait volontiers le

soir; et, à l'heure de se retirer, il avait ordinairement plus besoin de

dormir que de caresser sa maîtresse; elle était donc souvent exposée à

coucher seule. Les hommes, qui avaient chacun leur amie et qui ne se

mettaient pas encore assez à leur aise pour chercher à troquer, ne lui

proposaient rien. Monrose couchait, comme on le sait, très près d'elle.

Il valait mieux que rien. On voulait le mettre à l'épreuve; on se

flattait qu'il avait des prémices à donner, et les femmes sont à cet

égard à peu près du même goût que les hommes, quoique cela soit fort

différent pour elles, comme je crois en avoir déjà fait mention

ailleurs.

En un mot, Soligny avait déjà fait beaucoup d'avance à Monrose. Le soir

on le faisait causer; on lui demandait mille petits services, qu'il

rendait de bon coeur; on l'employait presque en manière de valet de

chambre. Ses appointements étaient force de choses flatteuses, force

indécences qui le mettaient à de rudes épreuves. Quelquefois c'était son

tour d'être servi. On prenait la peine de rouler ses cheveux qu'il avait

de la plus grande beauté; on le voyait se mettre au lit; on le veillait

jusqu'à ce qu'il eût les yeux fermés. La porte de communication

demeurait ouverte toute la nuit, afin de pouvoir causer quand il

s'éveillait. Les choses en étaient encore là quand je reçus les

confidences de Monrose.--Mon bon ami, lui dis-je, je ne veux pas mésuser

de ta tendresse et de tes serments pour t'interdire des plaisirs que je

ne conçois pas que tu puisses refuser sans des efforts trop pénibles. Tu

deviendrais aux yeux de ta voisine un être ridicule; peut-être t'en

ferais-tu haïr, si tu ne répondais pas à des avances aussi positives. Je

te permets donc de terminer avec elle; mais sois modéré et n'oublie pas

de te ménager pour moi, qui ne t'aime pas uniquement pour mes plaisirs,

mais qui prends le plus tendre intérêt à ta conservation.

Il me combla de remerciements et de caresses. Je vis que le fripon était

ravi de la permission, et que si je la lui eusse refusée, il n'en eût

sans doute été ni plus ni moins.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 106 / 155 题