CHAPITRE XVII

Peu différent de celui qu'on vient de lire.

--Voilà, par exemple, une folie de jeune homme, dis-je à sir Sydney, qui

tout hors de lui, voulait ne tenir aucun compte de ma résistance. Vous

voyez bien, ajoutai-je, qu'il serait ridicule à moi de prétendre à la

durée d'un amour de cette espèce. Il est bon à prendre quand on a le

bonheur de le trouver; mais cela ne doit et ne peut pas être

long.--Encore de la philosophie, répondit-il en riant.--Eh bien! sir,

prenons un parti mitoyen. Je ne veux pas que vous vous épuisiez; vous ne

voulez pas que je philosophe? Dormons.

Notre réveil fut suivi de nouveaux plaisirs plus doux que les premiers,

parce que les désirs de sir Sydney étaient moins impétueux et que je me

trouvais déjà plus à mon aise avec lui. Il se leva de bon matin,

m'assurant que son bonheur surpassait tout ce que son imagination avait

pu lui promettre. Je lui jurai de bien bonne foi que je me félicitais

d'être aimée de lui et que je ne serais pas la première à rompre les

liens que nous venions de serrer.--Mais de l'amitié, sir Sydney; carte

blanche pour tout le reste, autrement je ne répondrais pas de vous

tromper. J'avais, avant de vous connaître, des principes dont je me suis

parfaitement bien trouvée, rien ne m'y fera renoncer. Je ne vous demande

qu'une grâce, c'est de ne pas me mépriser quand vous me désirerez

moins...--Je ne pourrai ni l'un ni l'autre, adorable Félicia,

répondit-il en me donnant mille baisers.--Il se retira comme il était

venu, et je me livrai paisiblement au sommeil.

La coterie joyeuse se réunit de bonne heure et vint faire carillon à ma

porte. Je passai à la hâte un déshabillé, pour les suivre sous un

ombrage frais, où l'on avait fait partie de déjeuner; après quoi nous

nous dispersâmes: les uns furent à leur toilette, d'autres ailleurs.

J'allai m'égarer avec Sydney dans un labyrinthe touffu, au centre duquel

était une fontaine rustiquement décorée et près de laquelle un lit de

gazon offrait un théâtre commode aux ébats des amants. En approchant de

ce réduit enchanté, on ne pouvait se défendre d'éprouver une vive

émotion. Tous les sens à la fois y étaient flattés. Un filet de fil

d'archal extrêmement délié renfermant un espace fort étendu tenait

prisonniers une multitude d'oiseaux de toute espèce qui donnaient

l'exemple et l'envie de faire l'amour. La fleur d'orange, le jasmin, le

chèvrefeuille, prodigués avec l'apparence du désordre, répandaient leurs

parfums. Une eau limpide tombait à petit bruit dans un bassin qui

servait d'abreuvoir aux musiciens emplumés. On marchait sur la fraise;

d'autres fruits attendaient, çà et là, l'honneur d'être cueillis par des

mains amoureuses et de rafraîchir des palais desséchés par les feux du

plaisir. J'étais émerveillée; l'incarnat du désir se répandait sur mon

visage et n'échappait point au pénétrant Sydney... Notre bonheur n'eut

pour témoins que les oiseaux jaloux et les feuilles qui les dérobaient

aux rayons curieux de l'astre du jour.

Il est des amants pour qui les délices de la jouissance sont

immédiatement suivies de l'ennui et du besoin de se séparer. Nous

n'étions pas du nombre de ces êtres infortunés. Nous trouvions l'un avec

l'autre de quoi nous garantir de cette sécheresse si funeste à l'amour.

Sydney me conta les plus singulières aventures. Sa vie était un roman

prodigieux. Il m'apprit entre autres qu'une femme qu'il avait adorée,

perdue, retrouvée, et dont il ignorait enfin le destin, était pour lui

la source d'un chagrin qui n'avait pu s'affaiblir ni par les voyages ni

par l'amour ou les faveurs de plusieurs autres femmes. Je n'exagère pas

quand je dis que sir Sydney était d'une beauté plus qu'humaine; son âme

répondait à sa figure: elle se peignait dans la noblesse et les grâces

de son maintien et dans la douce fierté de ses regards. En un mot, dans

un autre genre, il égalait d'Aiglemont, ayant d'ailleurs un caractère

bien plus estimable. Je contemplais Sydney avec admiration et ne

concevais pas comment il avait pu trouver une ingrate: il disait que

j'étais, pour les traits et la taille, ce qu'il avait vu de plus

ressemblant à cette femme dont le souvenir l'obsédait.--Mais, hélas!

ajoutait-il, ce qu'on aime ressemble toujours si bien à ce qu'on a aimé

que peut-être cette conformité n'existe-t-elle que dans mon imagination!

Quoi qu'il en soit, adorable Félicia, c'est vous qui désormais me

tiendrez lieu de cet objet si cher. J'adopte en tout votre système; trop

heureux de vous être quelque chose, quelques conditions qu'il vous ait

plu d'y attacher!

Nous nous oubliâmes longtemps; les doux épanchements de nos âmes

annonçaient la durée future de notre attachement mutuel. On nous

demandait de tous côtés quand nous repartîmes; nous fûmes agréablement

persiflés. Mais Sydney, qui voulait dérober pour un temps à ses hôtes la

connaissance d'un lieu si favorable à notre amour et qui avait paru me

plaire, ne dit pas d'où nous venions. La délicieuse solitude était

close; l'entrée, peu remarquable à dessein, n'avait pas de quoi piquer

la curiosité. Je sus à Sydney un gré infini de ce qu'il ne parla pas du

labyrinthe. Les femmes sont toujours sensibles aux moindres attentions

qu'on peut leur témoigner.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 105 / 155 题