Singulière conversation et comment elle se termina.
On sait bien que notre sort est de n'avoir pas plus tôt pardonné qu'on
se plaît à nous offenser plus grièvement. C'est ainsi qu'en usent avec
nous, pour notre bien, les hommes qui se piquent le plus d'honnêteté.
Sydney, homme du monde et très amoureux, n'avait garde de déroger à
l'usage, et j'aurais sans doute trouvé mauvais qu'il l'eût fait. Voici
cependant comment, avant d'en venir là, nous nous pressentîmes
réciproquement, semblables à deux maîtres d'escrime qui se font des
appels, avant de se porter des bottes.--J'ai trop bonne opinion de vous,
belle Félicia, dit Sydney en me dérobant un baiser, pour craindre que
vous veuillez me punir d'avoir hésité trop longtemps à vous déclarer mes
tendres sentiments. Une femme s'offense volontiers de voir qu'on lui
refuse l'hommage dont elle voit que ses charmes ont inspiré la loi. Tout
a dû vous annoncer que je brûlais d'amour pour vous. Mais vous vous êtes
doutée de ce qui me forçait au silence?--Sir Sydney, lui répondis-je,
une femme ne peut être que très flattée de se voir aimée d'un homme tel
que vous; mais s'il est vrai que vous avez quelque attention à mon peu
de charmes, je crois connaître assez votre délicatesse pour imaginer que
les obligations infinies que nous avons, ont pu seules empêcher de vous
déclarer. Fait pour être aimé pour vous-même, vous avez craint sans
doute de ne pouvoir jamais être assuré si le retour que je pouvais vous
accorder ne serait pas autant l'effet de la reconnaissance que celui
d'une inclination réciproque?--Plût à Dieu, Félicia, que je n'eusse eu
que ce scrupule: il est de bien peu de poids. Non, je n'ai pas imaginé
que de faibles services pussent mériter que vous vous fissiez violence
pour les récompenser. D'autres motifs me forçaient au silence... Pensez
donc, jeune et belle Félicia, que je touche à ma quarantième année et
que vous sortez à peine de votre troisième lustre. Fait peut-être pour
réussir encore auprès de certaines femmes, il n y a que la classe où
vous êtes dans laquelle il soit ridicule que je cherche à qui
m'attacher. De longs voyages, des malheurs singuliers m'ont fait perdre
cet enjouement qui rapproche tous les âges. Je suis Anglais, penseur et
malheureux, tout cela nuit à l'espérance d'intéresser une jeune
Française, vive et née pour des amours mieux assorties. Je ne puis
douter que votre beau chevalier ne vous aime. C'est à lui sans doute
qu'appartient ce coeur...--Entendons-nous, sir Sydney; je tremble
qu'aimer n'ait pour vous et pour moi des acceptions bien différentes. Je
vais prévenir en deux mots tous les faux raisonnements dans lesquels
nous pourrions nous engager et qui nous éloigneraient de notre but.--Je
n'en ai point d'autres, chère Félicia, que de tâcher de vous plaire, en
me conformant à tout ce que vous pourrez exiger de moi.--Eh bien! sir,
faites-moi la grâce de m'écouter. Vous m'aimez, dites-vous, j'en suis
enchantée. Me demandez-vous si je suis sensible à votre tendresse? Je
vous dirai de tout mon coeur: oui. Si je regarde la disproportion de nos
âges comme un obstacle au retour que vous êtes fait pour vous promettre?
Non. Il n'est pas question d'âge quand on est ce que vous êtes et que
l'on pense comme je fais. Si j'aime d'Aiglemont? Si j'en suis aimée?
Oui, sir, nous nous aimons commodément, comme vous et moi pourrions
bientôt aussi nous aimer; comme je ne trouve pas mauvais à certains
égards que d'Aiglemont aime d'autres femmes, comme il vous sera permis
d'en faire autant... en un mot, sir Sydney, ne me demandez aucun
sentiment exclusif, ne m'en offrez aucun, et nous allons être d'accord.
Je ne vous cache point que si votre façon de penser et d'aimer peut
s'accommoder de mon système, dont j'avoue la bizarrerie, je suis prête à
vous témoigner combien votre conquête me flatte, combien vous êtes
éloigné de me paraître disproportionné et peu fait pour aspirer au
faible bonheur de m'intéresser... Vous souriez, sir Sydney?--Pardonnez,
charmante philosophe, vous m'étonnez et vous m'enchantez également par
des raisonnements auxquels on ne devrait guère s'attendre de la part
d'une Française de seize ans...--Voilà, sir, une injure anglaise. Vous
semble-t-il donc que femme française et jeune soient des titres qui
excluent la faculté de penser et de raisonner? Apprenez que partout
notre sexe penserait, et même très juste, si l'on n'y mettait la plupart
du temps obstacle, par une mauvaise éducation, à laquelle j'ai eu le
bonheur d'échapper. Mais c'est assez raisonné, mon cher Sydney,
retournez sur vous-même et voyez s'il est possible que vous ne soyez
point aimé d'une femme tendre qui vous doit la vie et qui vous prouve
toute l'estime qu'elle a pour vous en vous révélant une façon de penser,
de votre aveu très singulière, mais qui nous rend seul l'arbitre du
succès de votre amour.
En parlant, je lisais dans les yeux de Sydney combien je l'intéressais
et tout le plaisir qu'il avait de se voir si près d'un but dont il
craignait modestement d'être encore fort éloigné. «Vous êtes plus sage
que moi, répliqua-t-il, après un moment de réflexion, vous avez deviné
tout ce que je pensais; et déjà je ne pense plus que comme vous. Telle
est la force de l'empire que vous avez sur moi. Oui, belle Félicia, vous
me rendez plus heureux que je ne le désirais moi-même. Sans vous,
j'allais peut-être me préparer bien des tourments.»
Lorsqu'après un semblable entretien, on ne fait plus que balbutier ou se
taire, l'amour a beau jeu. Le fripon me poussa dans un coin de mon lit
et fit voir une belle place à l'amoureux Sydney. La Philosophie,
contente de s'être mêlée avec tant de succès d'une affaire de plaisir,
tira les rideaux et nous laissa. Pour lors, Sydney commença un nouveau
rôle qui lui allait à merveille. S'il s'était plaint de quelque perte du
côté du moral, il fallait que le physique n'en eût souffert aucune; il
n'est pas possible d'imaginer des talents en amour supérieurs à ceux
dont il me faisait part. Trois fois de suite il expira dans mes bras, et
si je ne me fusse opposée à de nouveaux efforts, il eût encore été plus
loin, sans reprendre haleine.