CHAPITRE XVI

Singulière conversation et comment elle se termina.

On sait bien que notre sort est de n'avoir pas plus tôt pardonné qu'on

se plaît à nous offenser plus grièvement. C'est ainsi qu'en usent avec

nous, pour notre bien, les hommes qui se piquent le plus d'honnêteté.

Sydney, homme du monde et très amoureux, n'avait garde de déroger à

l'usage, et j'aurais sans doute trouvé mauvais qu'il l'eût fait. Voici

cependant comment, avant d'en venir là, nous nous pressentîmes

réciproquement, semblables à deux maîtres d'escrime qui se font des

appels, avant de se porter des bottes.--J'ai trop bonne opinion de vous,

belle Félicia, dit Sydney en me dérobant un baiser, pour craindre que

vous veuillez me punir d'avoir hésité trop longtemps à vous déclarer mes

tendres sentiments. Une femme s'offense volontiers de voir qu'on lui

refuse l'hommage dont elle voit que ses charmes ont inspiré la loi. Tout

a dû vous annoncer que je brûlais d'amour pour vous. Mais vous vous êtes

doutée de ce qui me forçait au silence?--Sir Sydney, lui répondis-je,

une femme ne peut être que très flattée de se voir aimée d'un homme tel

que vous; mais s'il est vrai que vous avez quelque attention à mon peu

de charmes, je crois connaître assez votre délicatesse pour imaginer que

les obligations infinies que nous avons, ont pu seules empêcher de vous

déclarer. Fait pour être aimé pour vous-même, vous avez craint sans

doute de ne pouvoir jamais être assuré si le retour que je pouvais vous

accorder ne serait pas autant l'effet de la reconnaissance que celui

d'une inclination réciproque?--Plût à Dieu, Félicia, que je n'eusse eu

que ce scrupule: il est de bien peu de poids. Non, je n'ai pas imaginé

que de faibles services pussent mériter que vous vous fissiez violence

pour les récompenser. D'autres motifs me forçaient au silence... Pensez

donc, jeune et belle Félicia, que je touche à ma quarantième année et

que vous sortez à peine de votre troisième lustre. Fait peut-être pour

réussir encore auprès de certaines femmes, il n y a que la classe où

vous êtes dans laquelle il soit ridicule que je cherche à qui

m'attacher. De longs voyages, des malheurs singuliers m'ont fait perdre

cet enjouement qui rapproche tous les âges. Je suis Anglais, penseur et

malheureux, tout cela nuit à l'espérance d'intéresser une jeune

Française, vive et née pour des amours mieux assorties. Je ne puis

douter que votre beau chevalier ne vous aime. C'est à lui sans doute

qu'appartient ce coeur...--Entendons-nous, sir Sydney; je tremble

qu'aimer n'ait pour vous et pour moi des acceptions bien différentes. Je

vais prévenir en deux mots tous les faux raisonnements dans lesquels

nous pourrions nous engager et qui nous éloigneraient de notre but.--Je

n'en ai point d'autres, chère Félicia, que de tâcher de vous plaire, en

me conformant à tout ce que vous pourrez exiger de moi.--Eh bien! sir,

faites-moi la grâce de m'écouter. Vous m'aimez, dites-vous, j'en suis

enchantée. Me demandez-vous si je suis sensible à votre tendresse? Je

vous dirai de tout mon coeur: oui. Si je regarde la disproportion de nos

âges comme un obstacle au retour que vous êtes fait pour vous promettre?

Non. Il n'est pas question d'âge quand on est ce que vous êtes et que

l'on pense comme je fais. Si j'aime d'Aiglemont? Si j'en suis aimée?

Oui, sir, nous nous aimons commodément, comme vous et moi pourrions

bientôt aussi nous aimer; comme je ne trouve pas mauvais à certains

égards que d'Aiglemont aime d'autres femmes, comme il vous sera permis

d'en faire autant... en un mot, sir Sydney, ne me demandez aucun

sentiment exclusif, ne m'en offrez aucun, et nous allons être d'accord.

Je ne vous cache point que si votre façon de penser et d'aimer peut

s'accommoder de mon système, dont j'avoue la bizarrerie, je suis prête à

vous témoigner combien votre conquête me flatte, combien vous êtes

éloigné de me paraître disproportionné et peu fait pour aspirer au

faible bonheur de m'intéresser... Vous souriez, sir Sydney?--Pardonnez,

charmante philosophe, vous m'étonnez et vous m'enchantez également par

des raisonnements auxquels on ne devrait guère s'attendre de la part

d'une Française de seize ans...--Voilà, sir, une injure anglaise. Vous

semble-t-il donc que femme française et jeune soient des titres qui

excluent la faculté de penser et de raisonner? Apprenez que partout

notre sexe penserait, et même très juste, si l'on n'y mettait la plupart

du temps obstacle, par une mauvaise éducation, à laquelle j'ai eu le

bonheur d'échapper. Mais c'est assez raisonné, mon cher Sydney,

retournez sur vous-même et voyez s'il est possible que vous ne soyez

point aimé d'une femme tendre qui vous doit la vie et qui vous prouve

toute l'estime qu'elle a pour vous en vous révélant une façon de penser,

de votre aveu très singulière, mais qui nous rend seul l'arbitre du

succès de votre amour.

En parlant, je lisais dans les yeux de Sydney combien je l'intéressais

et tout le plaisir qu'il avait de se voir si près d'un but dont il

craignait modestement d'être encore fort éloigné. «Vous êtes plus sage

que moi, répliqua-t-il, après un moment de réflexion, vous avez deviné

tout ce que je pensais; et déjà je ne pense plus que comme vous. Telle

est la force de l'empire que vous avez sur moi. Oui, belle Félicia, vous

me rendez plus heureux que je ne le désirais moi-même. Sans vous,

j'allais peut-être me préparer bien des tourments.»

Lorsqu'après un semblable entretien, on ne fait plus que balbutier ou se

taire, l'amour a beau jeu. Le fripon me poussa dans un coin de mon lit

et fit voir une belle place à l'amoureux Sydney. La Philosophie,

contente de s'être mêlée avec tant de succès d'une affaire de plaisir,

tira les rideaux et nous laissa. Pour lors, Sydney commença un nouveau

rôle qui lui allait à merveille. S'il s'était plaint de quelque perte du

côté du moral, il fallait que le physique n'en eût souffert aucune; il

n'est pas possible d'imaginer des talents en amour supérieurs à ceux

dont il me faisait part. Trois fois de suite il expira dans mes bras, et

si je ne me fusse opposée à de nouveaux efforts, il eût encore été plus

loin, sans reprendre haleine.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 104 / 155 题