CHAPITRE X

Intrigues dont le beau Monrose est l'objet.

Les travaux de la nuit avaient un peu pâli mon aimable élève. Ses yeux

battus peignaient la douce langueur de la volupté: il était ravissant.

Je lui conseillai cependant de se plaindre de quelque indisposition,

afin de prévenir tout soupçon jaloux de la part de Sylvine. En effet,

l'altération visible des couleurs de Monrose ne put lui échapper. Elle

en témoignait la plus vive inquiétude. J'en fis autant, et nous nous

tirâmes d'affaire.

Je me reprochais néanmoins d'avoir initié sitôt un enfant à qui les

lumières qu'il venait d'acquérir pouvaient devenir fatales. Il était

ardent; je craignais pour lui le tempérament d'une femme incapable de le

ménager, à qui pourtant il ne pouvait éviter d'accorder des

complaisances. Je lisais dans l'avenir que, complice lui-même de sa

ruine, il donnerait bientôt dans tous les excès dont ses charmes et son

mérite lui procureraient la facilité. Je m'affligeais en pensant que

cette belle plante allait se dessécher et périr avant sa maturité; que,

pour avoir connu trop tôt le plaisir, Monrose se livrerait aux passions

et tromperait sans doute les grands desseins que la nature semblait

avoir sur une créature aussi parfaite; afin donc d'arrêter les progrès

d'un mal dont j'aurais été l'auteur, j'imaginai d'exiger de Monrose

qu'il se soumît entièrement à mes volontés. En conséquence, je le

pressentis dès le lendemain, et feignant d'attacher la plus grande

importance à ce qui s'est passé, voici ce que je lui dis, après l'avoir

préparé par quelques sophismes préliminaires:

--Puisque le hasard, mon cher Monrose, n'a pas présidé seul aux liens

qui viennent de se former entre nous et que tu ne répugnes pas à penser

qu'une forte sympathie nous avait destinés de tout temps l'un à l'autre,

tu as envers moi des devoirs à remplir dont tu n'es pas affranchi,

quoique, par une heureuse bizarrerie, notre intrigue ait commencé par où

les autres ont coutume de se dénouer. L'une des premières lois de

l'amour est de ne se point partager. Tu es à moi; tu me dois le

sacrifice de tout ce que l'on pourra t'offrir de plaisir. Ce sera à moi

de te permettre ou défendre à cet égard, ce que je jugerai à propos. Tu

dois de même trouver bon que j'agrée ou refuse à ma volonté les désirs

dont tu pourras me faire part. Ton sexe est fait pour mériter les

faveurs du mien; tu goûteras mieux celles que je pourrai t'accorder,

quand elles seront le prix de tes soins et le gage de ma satisfaction.

Monrose promit tout ce que je voulus. Il aimait: son âme ingénue était

pénétrée de cette première ferveur qui rend incapable d'égoïsme et de

méfiance. Il ne fit pas attention qu'en lui prescrivant des engagements,

je ne m'en imposais aucuns, il prononça mille voeux à mes genoux, avec

l'enthousiasme de la passion et du respect.

Beautés qui pouvez être jalouses d'une pure adoration, c'est à l'âge de

Monrose qu'il faut prendre les hommes, si vous voulez respirer un moment

cet encens délicat. Un moment, entendez-vous? Car bientôt ces coeurs si

francs, si sensibles, participent à la contagion générale: alors vous

devenez les dupes de ceux que vous croyez duper. On se lasse

d'entretenir l'illusion de votre orgueil. Les adorateurs s'enfuient en

se moquant. Vous demeurez rongées de regrets et couvertes de ridicule.

Monrose était de bonne foi; cependant, je me souciais fort peu d'être

adorée. Cela ne m'a jamais flattée: j'ai toujours souhaité court amour

et longue amitié. Mais j'ai dit mes raisons. Toutes les femmes qui se

proposent de tromper n'en ont pas d'aussi délicates. Revenons à notre

sujet.

Monrose ne fut pas longtemps sans avoir des confidences à me faire. Il

ne restait jamais seul avec Sylvina, qu'elle ne fît quelque forte

agacerie. Elle s'était mise sur le pied de le caresser de la manière la

plus libre et de ne se gêner avec lui, non plus que s'il eût été du même

sexe. Le piège favori était de le faire appeler le matin, pour lire à

son chevet. Alors c'était un bras, un téton qu'on laissait voir: puis,

l'on avait chaud, l'on se découvrait, ou bien il s'agissait de quelque

puce incommode; on employait l'officieux Monrose à lui donner la chasse.

C'était ici, c'était là, et l'insecte rusé ne se trouvait jamais,

surtout s'il avait le bonheur de se retrancher dans quelques postes

favorables pour lesquels le timide chasseur avait du respect.

Un jour, et j'en ris encore, un de ces petits animaux devait avoir fait

rage: Sylvina en avait perdu tout le fruit de sa lecture. Après s'être

fait longtemps poursuivre, la maligne bête s'était fourrée... où vous

savez... et le pauvre petit avait la simplicité de croire à ce lieu

commun!--Mais cela n'est-il pas singulier? Monrose?... là... précisément

là!--Puis on y conduisit la jolie main du lecteur, dont on choisit le

plus grand doigt pour livrer à la puce une guerre cruelle. Ce doigt,

guidé sur un point très sensible, fut mis en train et mérita bientôt

d'être applaudi de sa dextérité.--A merveille, disait Sylvine, en se

pâmant..., je sens, je sens que tu la tues... encore... encore un peu...

que la maudite bête ne revienne jamais.

J'étais tout uniment témoin auriculaire de cette excellente scène. Me

méfiant des lectures, et voulant savoir où en était Monrose, s'il me

trompait ou non, je m'étais glissée par le cabinet de toilette, dans ce

petit dégagement aveugle qu'il est maintenant à la mode de pratiquer

autour de presque tous les lits recherchés; invention qu'on ne peut

assez louer pour tout ce qu'elle peut favoriser d'agréable et prévenir

de dangereux. Là, je ne perdis pas la moindre circonstance de cette

fameuse chasse. Je ne quittai la place que pour aller éclater de rire

quelque part; après quoi, craignant que les choses n'allassent plus

loin, vu la commodité de l'occasion, je pris sur moi d'entrer et de

faire grand jour; ce qui ne laissa pas de donner beaucoup d'humeur à

Sylvina, quoiqu'il fût déjà plus tard que l'heure ordinaire de son

lever.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 98 / 155 题