Intrigues dont le beau Monrose est l'objet.
Les travaux de la nuit avaient un peu pâli mon aimable élève. Ses yeux
battus peignaient la douce langueur de la volupté: il était ravissant.
Je lui conseillai cependant de se plaindre de quelque indisposition,
afin de prévenir tout soupçon jaloux de la part de Sylvine. En effet,
l'altération visible des couleurs de Monrose ne put lui échapper. Elle
en témoignait la plus vive inquiétude. J'en fis autant, et nous nous
tirâmes d'affaire.
Je me reprochais néanmoins d'avoir initié sitôt un enfant à qui les
lumières qu'il venait d'acquérir pouvaient devenir fatales. Il était
ardent; je craignais pour lui le tempérament d'une femme incapable de le
ménager, à qui pourtant il ne pouvait éviter d'accorder des
complaisances. Je lisais dans l'avenir que, complice lui-même de sa
ruine, il donnerait bientôt dans tous les excès dont ses charmes et son
mérite lui procureraient la facilité. Je m'affligeais en pensant que
cette belle plante allait se dessécher et périr avant sa maturité; que,
pour avoir connu trop tôt le plaisir, Monrose se livrerait aux passions
et tromperait sans doute les grands desseins que la nature semblait
avoir sur une créature aussi parfaite; afin donc d'arrêter les progrès
d'un mal dont j'aurais été l'auteur, j'imaginai d'exiger de Monrose
qu'il se soumît entièrement à mes volontés. En conséquence, je le
pressentis dès le lendemain, et feignant d'attacher la plus grande
importance à ce qui s'est passé, voici ce que je lui dis, après l'avoir
préparé par quelques sophismes préliminaires:
--Puisque le hasard, mon cher Monrose, n'a pas présidé seul aux liens
qui viennent de se former entre nous et que tu ne répugnes pas à penser
qu'une forte sympathie nous avait destinés de tout temps l'un à l'autre,
tu as envers moi des devoirs à remplir dont tu n'es pas affranchi,
quoique, par une heureuse bizarrerie, notre intrigue ait commencé par où
les autres ont coutume de se dénouer. L'une des premières lois de
l'amour est de ne se point partager. Tu es à moi; tu me dois le
sacrifice de tout ce que l'on pourra t'offrir de plaisir. Ce sera à moi
de te permettre ou défendre à cet égard, ce que je jugerai à propos. Tu
dois de même trouver bon que j'agrée ou refuse à ma volonté les désirs
dont tu pourras me faire part. Ton sexe est fait pour mériter les
faveurs du mien; tu goûteras mieux celles que je pourrai t'accorder,
quand elles seront le prix de tes soins et le gage de ma satisfaction.
Monrose promit tout ce que je voulus. Il aimait: son âme ingénue était
pénétrée de cette première ferveur qui rend incapable d'égoïsme et de
méfiance. Il ne fit pas attention qu'en lui prescrivant des engagements,
je ne m'en imposais aucuns, il prononça mille voeux à mes genoux, avec
l'enthousiasme de la passion et du respect.
Beautés qui pouvez être jalouses d'une pure adoration, c'est à l'âge de
Monrose qu'il faut prendre les hommes, si vous voulez respirer un moment
cet encens délicat. Un moment, entendez-vous? Car bientôt ces coeurs si
francs, si sensibles, participent à la contagion générale: alors vous
devenez les dupes de ceux que vous croyez duper. On se lasse
d'entretenir l'illusion de votre orgueil. Les adorateurs s'enfuient en
se moquant. Vous demeurez rongées de regrets et couvertes de ridicule.
Monrose était de bonne foi; cependant, je me souciais fort peu d'être
adorée. Cela ne m'a jamais flattée: j'ai toujours souhaité court amour
et longue amitié. Mais j'ai dit mes raisons. Toutes les femmes qui se
proposent de tromper n'en ont pas d'aussi délicates. Revenons à notre
sujet.
Monrose ne fut pas longtemps sans avoir des confidences à me faire. Il
ne restait jamais seul avec Sylvina, qu'elle ne fît quelque forte
agacerie. Elle s'était mise sur le pied de le caresser de la manière la
plus libre et de ne se gêner avec lui, non plus que s'il eût été du même
sexe. Le piège favori était de le faire appeler le matin, pour lire à
son chevet. Alors c'était un bras, un téton qu'on laissait voir: puis,
l'on avait chaud, l'on se découvrait, ou bien il s'agissait de quelque
puce incommode; on employait l'officieux Monrose à lui donner la chasse.
C'était ici, c'était là, et l'insecte rusé ne se trouvait jamais,
surtout s'il avait le bonheur de se retrancher dans quelques postes
favorables pour lesquels le timide chasseur avait du respect.
Un jour, et j'en ris encore, un de ces petits animaux devait avoir fait
rage: Sylvina en avait perdu tout le fruit de sa lecture. Après s'être
fait longtemps poursuivre, la maligne bête s'était fourrée... où vous
savez... et le pauvre petit avait la simplicité de croire à ce lieu
commun!--Mais cela n'est-il pas singulier? Monrose?... là... précisément
là!--Puis on y conduisit la jolie main du lecteur, dont on choisit le
plus grand doigt pour livrer à la puce une guerre cruelle. Ce doigt,
guidé sur un point très sensible, fut mis en train et mérita bientôt
d'être applaudi de sa dextérité.--A merveille, disait Sylvine, en se
pâmant..., je sens, je sens que tu la tues... encore... encore un peu...
que la maudite bête ne revienne jamais.
J'étais tout uniment témoin auriculaire de cette excellente scène. Me
méfiant des lectures, et voulant savoir où en était Monrose, s'il me
trompait ou non, je m'étais glissée par le cabinet de toilette, dans ce
petit dégagement aveugle qu'il est maintenant à la mode de pratiquer
autour de presque tous les lits recherchés; invention qu'on ne peut
assez louer pour tout ce qu'elle peut favoriser d'agréable et prévenir
de dangereux. Là, je ne perdis pas la moindre circonstance de cette
fameuse chasse. Je ne quittai la place que pour aller éclater de rire
quelque part; après quoi, craignant que les choses n'allassent plus
loin, vu la commodité de l'occasion, je pris sur moi d'entrer et de
faire grand jour; ce qui ne laissa pas de donner beaucoup d'humeur à
Sylvina, quoiqu'il fût déjà plus tard que l'heure ordinaire de son
lever.