CHAPITRE XI

Où l'on voit Sylvina attrapée d'une singulière façon.

L'honnêteté de Monrose se montra dans son empressement à venir me faire

part de sa nouvelle aventure. Non seulement son récit fut fidèle; mais

il eut encore la bonne foi de m'avouer qu'il s'était senti de violentes

tentations et que, sans les serments qu'il m'avait faits, il n'aurait pu

supporter une épreuve aussi difficile sans demander du soulagement.

J'avais différé jusque-là de rendre heureux une seconde fois ce bel

enfant, quoiqu'il ne cessât de m'en solliciter. Je vis qu'il était temps

de le favoriser et lui donner comme récompense méritée, un rendez-vous

pour la nuit. Il fut si transporté que je crus qu'il avait perdu

l'esprit.

Ce fut chez moi, pour lors, que se passèrent nos voluptueux ébats. Deux

fois je fis goûter au passionné Monrose les suprêmes délices et fus

beaucoup plus souvent heureuse...

Nous employâmes le reste du temps à combiner la conduite qu'il tiendrait

dorénavant avec Sylvina. Il fallait absolument qu'elle passât son envie;

je fus d'avis que ce fût plus tôt que plus tard, et voici ce que je

prescrivis au bel enfant:

Le lendemain matin, il devait aller de lui-même offrir ses services pour

une lecture. On acceptait sûrement. Pour lors, il lisait avec

distraction... il soupirait... on l'interrogeait... il tergiversait un

peu... Enfin il lui échappait une déclaration de désir (d'amour ce

n'était pas la peine), il se plaignait... On l'entendait à demi-mot...

On lui demandait s'il concevait comment il serait possible de le

soulager, il priait ingénument qu'on le lui apprît... et l'on ne

demandait pas mieux. Un peu faible au sortir de mes bras, il se tirait

mal d'affaire; c'en était probablement assez pour qu'on se dégoûtât de

lui, du moins pour un temps. Monrose souscrivit joyeusement à ce projet.

Ses intentions étaient si franches qu'avant de me quitter il voulait

absolument se mettre hors d'état de me laisser des doutes, mais je crus

qu'il fallait à tout hasard lui laisser du moins de quoi faire

contenance. Nous nous séparâmes plus contents que jamais l'un de

l'autre. Je trouvai néanmoins plaisant qu'au rebours des autres amants

qui se font en pareil cas mille protestations de fidélité, nous

concertassions précisément le contraire, et que ce qui est réputé pour

l'offense la plus grave en amour, je l'exigeasse et l'obtinsse à titre

de sacrifice.

Je ne manquai pas de me cacher au même endroit que la veille: tout se

passa comme je l'avais prévu. Sylvina reçut avec transport et la

déclaration et la requête. Elle pria Monrose de pousser les verrous et

l'ayant fait déshabiller, elle le reçut dans son lit.

--Pauvre petit, dit-elle, sans doute à l'aspect de ce qu'elle allait

mettre à l'épreuve, hélas! voilà bien peu de chose! Tu veux donc manger

ton blé en herbe?... Voyons pourtant... baise-moi... viens prendre place

sur mon sein... Mais je ne vois pas la possibilité... Ne t'arrive-t-il

jamais d'être autrement?... Je t'avoue que cela n'est pas flatteur...

Allons, essayons... Ma foi, mon ami, je commence à désespérer...

Rassure-toi..., ta timidité te fait tort... Est-ce dans un moment où je

me rends si traitable que je puis encore t'inspirer du respect? Tiens...

que je suce cette belle bouche... Sens-tu mon âme s'exhaler dans ce

baiser?... Non, je n'y renonce pas... Je veux que mes désirs forcent la

nature à t'accorder une vigueur qu'elle te refuse trop injustement... je

meurs si j'ai la honte de ne réussir.

Tout cela voulait dire que M. Monrose n'était encore bon à rien:

cependant un moment après, je reconnus que les choses commençaient à

prendre une meilleure tournure.--Enfin, dit-elle, ce n'est pas sans

peine... passe encore, tiens, bijou, le reste est facile.

Dès lors, je n'entendis plus que les mouvements passionnés de la

lubrique Sylvina, qui paraissait seule faire tout l'ouvrage. «C'est

forcer nature, dit-elle, après l'affaire. Vous voyez bien, Monrose, que

vous n'êtes pas encore propre à l'amour. Je rougis de ma complaisance,

dont j'espère qu'un secret inviolable éteindra le souvenir; et je me

flatte surtout que si jamais vous me priez de pareille chose, ce ne sera

plus par un simple mouvement de curiosité. Laissez-moi, j'ai besoin d'un

peu de sommeil.»

Le pauvre Monrose vint, confus, me trouver dans mon appartement où

j'étais retournée, riant aux larmes de ce qui venait de se passer. Son

air humilié redoubla mes éclats. Ils le mirent au désespoir. Cependant

sa tendresse pour moi, surmontant bientôt la petite peine de

l'amour-propre, il rit lui-même de son aventure; nous nous applaudîmes

beaucoup d'avoir détruit, par notre ingénieux stratagème, un obstacle

qui serait devenu fatal à nos plaisirs.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 99 / 155 题