CHAPITRE IX

Fin du noviciat de Monrose.

Il obéit avec transport. J'étais aux cieux, sentant sur mon corps

embrasé le poids léger de celui de mon jeune amant. Il tremblait. Il ne

savait comment se soutenir. Je le tins longtemps serré contre mon sein,

le dévorant de mes baisers, suçant avec délire sa belle bouche et lui

prodiguant les aveux les plus passionnés. L'aimable prosélyte me laisait

faire, attendant en silence à quoi tout cela pourrait aboutir. Je ne me

possédais plus. J'allais... mais un obstacle s'éleva. Le trouble du

pauvre petit agit cruellement sur l'aiguillon de l'amour qui se glaça

dans ma main... Ce terrible contre-temps poussa mes désirs jusqu'à la

fureur, je mis en usage tout ce que je pouvais connaître de

ressources... Le désenchantement fut prompt, je me hâtai de le mettre à

profit. J'appliquai le remède après lequel je languissais. Le docile

Monrose reçut la dernière leçon. Je le pressai fortement contre moi par

ces coussins potelés dont les charmes font oublier les vues honteuses de

la nature; des mouvements délicieux achevèrent d'éclairer l'heureux

Monrose. Je sentis l'instant où Vénus recevait sa première offrande. Le

plaisir nous anéantit en même temps.

Ce fut ainsi que je trompai les desseins de la lubrique Sylvina, que je

la frustrai d'une fleur précieuse qu'elle était sur le point de cueillir

et que je me vengeai d'avoir partagé d'Aiglemont et Fiorelli, des grâces

dont je conservais un dépit, qui, peut-être, eût été jusqu'à la haine,

sans les bontés infinies dont cette rivale me comblait depuis si

longtemps et dont j'étais pénétrée de reconnaissance. Je ne crains point

d'avouer mes petitesses; les femmes s'y reconnaîtront: les hommes ne me

sauront pas mauvais gré d'une façon de penser qui prouve quelle

importance nous voulons bien attacher à leur conquête.

J'éprouvais les plus délicieuses sensations et m'étonnais de la

prodigieuse distance qu'il y a du bonheur d'un homme qui change une

fille en femme à celui d'une femme qui reçoit les prémices d'un candidat

d'amour. Je venais de goûter avec Monrose des voluptés ravissantes; et

quelle nuit, au contraire, le pauvre d'Aiglemont avait-il passée la

première fois avec moi!

Monrose, dans l'ivresse d'une sensation si nouvelle pour lui, n'osait

troubler mon amoureuse méditation. Il demeurait dans la voluptueuse

situation où je l'avais placé. J'eus besoin de lui parler pour l'engager

à rompre le silence.--Que t'en semble, mon cher ami? lui dis-je en lui

donnant un baiser...--Laissez-moi, répondit-il, le temps de chercher des

expressions, s'il en est, qui puissent rendre ce que je viens de

sentir.--Monrose, es-tu fâché, maintenant que je sois venue troubler ton

sommeil?--Ah! mademoiselle, s'écria-t-il avec mille caresses

passionnées, pourriez-vous me croire assez ingrat?...--Tout de bon? Tu

ne me voudras pas autant de mal qu'à ton ami Carvel? qu'au père

principal?--Quelle méchanceté? vous me persiflez, et j'en meurs de

honte. Mais souffrez que je vous parle avec franchise. Il n'est pas

possible que ces plaisirs, dont l'impur Carvel m'entretenait sans cesse,

fussent les mêmes que ceux dont vous venez de me faire jouir. Pourquoi

n'y sentais-je pas le même attrait? Pourquoi, dans nos badinages

nocturnes, n'était-ce souvent qu'à force d'art que Carvel venait à bout

de faire éclore, faiblement encore, ces désirs que la première de vos

caresses avait allumés à l'excès. Je crois le bonheur qu'il me vantait

autant au-dessous de celui-ci qu'il est indifférent pour la forme.»

Pendant que Monrose raisonnait si juste, je recommençais insensiblement

à tirer parti de sa position. Mes baisers lui fermèrent la bouche. Il

s'y prenait déjà mieux, et j'admirais son intelligence. Cependant, pour

vouloir trop bien faire, il fit mal, et je fus obligée de le remettre

sur les voies. Pour lors, j'en fus parfaitement contente, et il dut

l'être de moi. Filant son bonheur avec toute l'adresse dont mon

expérience me rendait susceptible, je ne m'abandonnai au plaisir que

lorsque je le vis toucher lui-même au moment décisif.

Ainsi les talents en amour n'étaient pas moins précoces chez l'aimable

Monrose que la bravoure et l'esprit. Après s'être tiré si bien de sa

nouvelle épreuve, il me devenait encore plus cher. Nous nous jurâmes le

secret; et, de peur qu'un long sommeil ne nous mît dans le cas d'être

surpris ensemble, je regagnai mon lit. Je m'endormis profondément dans

le calme de la plus parfaite félicité.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 97 / 155 题