CHAPITRE VIII

Le bien vient quelquefois en dormant.

Il n'y avait pas de temps à perdre; je savais que si je laissais à

Sylvina celui de styler mon bel enfant, il était perdu pour moi: voici

ce que l'amour m'inspira.

La nuit même du jour où nous avions vu monseigneur et son neveu, je me

levai doucement et fus éveiller Monrose, qui dormait le plus

paisiblement du monde. Cependant j'entrepris de lui persuader que je

l'avais entendu ronfler d'une manière effrayante et que j'accourais,

craignant qu'il n'étouffât. La brusque interruption de son sommeil lui

causait, en effet, un peu d'agitation. Je prétendais que c'était une

suite de l'état où il venait de se trouver en dormant; j'avais passé mes

bras autour de lui; je le serrais contre mon sein, avec les

démonstrations de la plus vive inquiétude. L'adolescent me comblait de

remerciements; ses lèvres s'allongeaient pour baiser machinalement deux

globes entre lesquels je le faisais respirer. O nature, que tu es une

admirable maîtresse!

Bientôt je sentis deux bras caressants qui s'entrelaçaient autour de moi

et faisaient en tremblant quelques efforts pour m'attirer.--Monrose,

dis-je alors, pénétrée d'une voluptueuse émotion, si vous craigniez de

vous trouver mal une seconde fois... je resterais auprès de vous.

Seriez-vous scandalisé? si... Mais vous m'inquiétez... Je ne vous

abandonnerai pas dans un état aussi critique...--Vous êtes bien bonne,

ma belle demoiselle, répondit-il, hors de lui, je me porte fort bien,

mais je voudrais être malade pour avoir besoin de secours si

chers.--Parlez franchement, Monrose, vous faisiez tout au moins quelque

mauvais songe?--Non, en vérité, je songeais, au contraire... je n'ose

vous le dire, cela est trop bête...--Dites, dites, mon bon ami. Je veux

absolument savoir...--Eh bien!... je rêvais que... vous étiez le père

principal du collège, charmante, malgré la robe noire et le bonnet

carré... vous... me demandiez... ce que vous savez, mais avec tant de

grâce que je n'avais pas le courage de vous le refuser. Loin de m'en

offenser, j'ai été au désespoir de m'éveiller... imaginez quelle a été

ma surprise en me trouvant dans vos bras.

Je n'avais ni robe ni bonnet carré, et mon but n'était pas précisément

le même que celui du père principal; du reste, Monrose avait songé

l'exacte vérité. Je ris comme une folle et ne pus m'empêcher de lui

donner plusieurs baisers. J'étais à moitié couchée sur le lit, je me

glissai peu à peu sous la couverture et me trouvai enfin à côté du

charmant jouvenceau.

Je m'aperçus d'abord qu'il était bon à quelque chose. La qualité

réparait chez lui ce qu'il avait à désirer pour la quantité. Monrose ne

fut pas étonné de sentir mes mains le parcourir; son ami Carvel l'avait

instruit même au delà des mystères du plaisir, mais il n'était pas

encore fort avancé, je le connus au prompt mouvement que fit sa main

pour se retirer, quand elle sentit une conformation différente,

l'absence de ce qu'il croyait apparemment commun aux deux sexes. Je la

retins comme elle fuyait, cette main trop timide, et la ramenai sur la

place.--Tu vois bien, mon cher Monrose, dis-je en le baisant avec

transport, tu vois que je ne suis pas le père principal.--Je n'y suis

plus, répondit-il avec un peu de confusion. Cependant une de ses mains

visitait curieusement ce nouveau pays et les environs qui lui étaient

moins étrangers, l'autre prenait plaisir à manier le satin de ma

gorge... Il haletait, consumé de désirs dont il ignorait encore l'objet

et le remède... Ses nouvelles découvertes l'avaient absolument

désorienté.

Je jouissais à mon aise de son délicieux étonnement.--Eh bien, Monrose,

lui dis-je, il n'y a rien à craindre avec moi. Je ne te ferai point de

sottises.--Hélas non, répondit-il en soupirant: mais si Carvel eût été

vous, ou si vous étiez tout de bon le père principal, je sens que je ne

pourrais résister au désir d'en faire et de m'en laisser faire, car je

sais que nous avons l'un et l'autre avantage.--Eh bien, dis-je au comble

de l'égarement, puisque je suis malheureusement dans l'impuissance de

tirer parti de ta volonté, fais du moins ce que tu voudras.

Le pauvre Monrose fut encore plus embarrassé; il n'avait qu'un objet;

encore en était-il à la simple spéculation. Je le désespérais surtout

par une attitude aussi contraire à ses vues que favorables aux

miennes.--Viens dans mes bras, lui dis-je, peut-être se fera-t-il

quelque miracle en notre faveur.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 96 / 155 题