Où l'on ne verra rien d'étonnant.
Le reste du voyage fut très heureux. Mon coeur palpita lorsque nous
approchâmes de la capitale; mais ma joie n'avait rien de comparable à
celle du beau Monrose. Il dévorait des yeux les moindres objets, non
avec la stupide admiration des sots, mais avec ce désir vif, si naturel
à un jeune homme plein de feu, qui sort pour la première fois d'une
prison, où rien n'a jamais pu l'affecter agréablement. Nous arrivâmes
enfin. Notre laquais, que nous avions fait partir pendant la nuit avec
celui de sir Sydney, nous attendait; les appartements étaient préparés;
on logea Monrose dans une pièce qui donnait d'un côté dans la chambre à
coucher de Sylvina, et de l'autre sur un corridor, à côté de la mienne.
Nous n'étions pas scrupuleuses; au surplus nous n'avions personne qui
pût trouver à redire à cet arrangement; et je ne me suis jamais repentie
qu'il ait eu lieu.
Le chevalier Sydney vint nous voir le lendemain, quoiqu'il eût appris de
son laquais, instruit par le nôtre, que nous étions à peu près de ces
femmes qu'on nomme du monde. Il n'en rabattit point avec nous, et nous
eûmes tout lieu d'être contentes de sa politesse. Nous devions aller au
spectacle, c'est un des premiers besoins des pauvres gens qui viennent
de s'ennuyer en province. Le chevalier offrit de nous accompagner au
Français, que nous avions préféré: nous le priâmes d'accepter au retour
notre souper; ce qu'il fit.
Pendant le repas, certaines minauderies de Sylvina me firent aviser
qu'elle n'aurait pas été fâchée de donner dans l'oeil du bel Anglais: ce
qui fortifia beaucoup mes soupçons fut que je la vis s'étudier à ne
faire aucune attention à Monrose, qu'elle avait cependant
perpétuellement caressé le matin, au point de le faire asseoir sur elle
et de lui donner sans gêne de ces baisers qui ne sont plus sans
conséquence quand on est aussi formé que l'était notre nouvel ami. On
avait beau le tutoyer, le nommer mon fils, répéter sans cesse qu'on
pourrait être sa mère, Monrose était trop aimable et Sylvina trop
sujette à s'enflammer pour que toute cette belle amitié ne me parût pas
quelque chose de plus. Je me rappelais d'Aiglemont, Géronimo, et je
disais en dedans de moi: «Voici donc encore un larcin que Sylvina
voudrait me faire; pour le coup, celui-ci ne lui convient pas, il est
mon lot, à moi.» Je trouvais Monrose adorable; tout favorisait le projet
de me l'attacher. Je ne pouvais douter que je ne lui eusse fait
impression. Il ne s'agissait donc plus d'avoir les yeux ouverts sur la
conduite de Sylvina. Elle était femme à faire les démarches les plus
hardies. Je résolus de la prévenir et de me jeter plutôt à la tête du
bel enfant que de ne pas l'avoir la première, si la fatalité de mon
étoile me condamnait à toujours partager.
Mais si j'avais des plans, Sylvina en avait aussi. Elle feignit pendant
plusieurs jours d'être incommodée pour se dispenser de sortir; autrement
j'aurais dû rester à la maison avec Monrose qui, n'étant pas vêtu,
n'aurait pu l'accompagner: c'était précisément ce tête-à-tête qu'elle
redoutait; elle restait donc au logis. Pendant cette retraite, elle
donna tous ses soins au beau jeune homme, l'équipa galamment, lui donna
des nippes et lui retint des maîtres. Il était d'une beauté ravissante
dans ses nouveaux ajustements. Nous trouvions surprenant qu'il eût
sur-le-champ cette bonne mine, ce maintien aisé et noble qui n'est pas
toujours le fruit assuré d'une longue éducation.
Nous le tînmes auprès de nous, gardé, pour ainsi dire, à vue, pendant
près d'un mois, n'allant que furtivement au spectacle ou choisissant
quelques promenades écartées; évitant surtout de rencontrer nos
connaissances, qui n'auraient pas manqué de venir nous voir et de nous
rejeter plus tôt que nous ne voulions dans le tourbillon bruyant des
sociétés. Le chevalier Sydney était la seule personne que nous vissions.
Il devait être bien étonné de notre retenue, sachant que nous étions des
femmes de plaisir. Il était surtout bien éloigné d'imaginer qu'un enfant
pût être la cause de notre réforme apparente.
Sydney commençait à nous accorder beaucoup de confiance; mes talents le
captivaient, nous lui devenions nécessaires, il ne nous quittait presque
plus. Mais je retrouvais toujours dans ses yeux cet intérêt triste qui
m'avait frappée dès le premier instant. Je ne pouvais douter de son
amour. Je voyais clairement que sans la différence des âges, il n'aurait
pas hésité de se déclarer. Cette disproportion seule m'en imposait un
peu. Cependant je m'interrogeais. Loin d'avoir de la répugnance pour ce
respectable Anglais, je me sentais plutôt prévenue en sa faveur.
J'aimais Monrose, mais il y avait plus de caprice et de vanité que de
passion dans mes sentiments pour lui. Je ne m'attendais pas à de grandes
ressources d'aucune espèce de la part d'un amant si jeune et si neuf. En
un mot, ni l'une ni l'autre de ces conquêtes ne me semblait capable de
me dédommager du charmant d'Aiglemont; mais nous étions séparés, et pour
l'amour, les absents eurent toujours tort avec moi. Je pris donc mon
parti. Je résolus de prendre le chevalier et Monrose; rien ne me
paraissait plus compatible; et, en effet, j'avais très bien calculé.