CHAPITRE VI

Où l'on ne verra rien d'étonnant.

Le reste du voyage fut très heureux. Mon coeur palpita lorsque nous

approchâmes de la capitale; mais ma joie n'avait rien de comparable à

celle du beau Monrose. Il dévorait des yeux les moindres objets, non

avec la stupide admiration des sots, mais avec ce désir vif, si naturel

à un jeune homme plein de feu, qui sort pour la première fois d'une

prison, où rien n'a jamais pu l'affecter agréablement. Nous arrivâmes

enfin. Notre laquais, que nous avions fait partir pendant la nuit avec

celui de sir Sydney, nous attendait; les appartements étaient préparés;

on logea Monrose dans une pièce qui donnait d'un côté dans la chambre à

coucher de Sylvina, et de l'autre sur un corridor, à côté de la mienne.

Nous n'étions pas scrupuleuses; au surplus nous n'avions personne qui

pût trouver à redire à cet arrangement; et je ne me suis jamais repentie

qu'il ait eu lieu.

Le chevalier Sydney vint nous voir le lendemain, quoiqu'il eût appris de

son laquais, instruit par le nôtre, que nous étions à peu près de ces

femmes qu'on nomme du monde. Il n'en rabattit point avec nous, et nous

eûmes tout lieu d'être contentes de sa politesse. Nous devions aller au

spectacle, c'est un des premiers besoins des pauvres gens qui viennent

de s'ennuyer en province. Le chevalier offrit de nous accompagner au

Français, que nous avions préféré: nous le priâmes d'accepter au retour

notre souper; ce qu'il fit.

Pendant le repas, certaines minauderies de Sylvina me firent aviser

qu'elle n'aurait pas été fâchée de donner dans l'oeil du bel Anglais: ce

qui fortifia beaucoup mes soupçons fut que je la vis s'étudier à ne

faire aucune attention à Monrose, qu'elle avait cependant

perpétuellement caressé le matin, au point de le faire asseoir sur elle

et de lui donner sans gêne de ces baisers qui ne sont plus sans

conséquence quand on est aussi formé que l'était notre nouvel ami. On

avait beau le tutoyer, le nommer mon fils, répéter sans cesse qu'on

pourrait être sa mère, Monrose était trop aimable et Sylvina trop

sujette à s'enflammer pour que toute cette belle amitié ne me parût pas

quelque chose de plus. Je me rappelais d'Aiglemont, Géronimo, et je

disais en dedans de moi: «Voici donc encore un larcin que Sylvina

voudrait me faire; pour le coup, celui-ci ne lui convient pas, il est

mon lot, à moi.» Je trouvais Monrose adorable; tout favorisait le projet

de me l'attacher. Je ne pouvais douter que je ne lui eusse fait

impression. Il ne s'agissait donc plus d'avoir les yeux ouverts sur la

conduite de Sylvina. Elle était femme à faire les démarches les plus

hardies. Je résolus de la prévenir et de me jeter plutôt à la tête du

bel enfant que de ne pas l'avoir la première, si la fatalité de mon

étoile me condamnait à toujours partager.

Mais si j'avais des plans, Sylvina en avait aussi. Elle feignit pendant

plusieurs jours d'être incommodée pour se dispenser de sortir; autrement

j'aurais dû rester à la maison avec Monrose qui, n'étant pas vêtu,

n'aurait pu l'accompagner: c'était précisément ce tête-à-tête qu'elle

redoutait; elle restait donc au logis. Pendant cette retraite, elle

donna tous ses soins au beau jeune homme, l'équipa galamment, lui donna

des nippes et lui retint des maîtres. Il était d'une beauté ravissante

dans ses nouveaux ajustements. Nous trouvions surprenant qu'il eût

sur-le-champ cette bonne mine, ce maintien aisé et noble qui n'est pas

toujours le fruit assuré d'une longue éducation.

Nous le tînmes auprès de nous, gardé, pour ainsi dire, à vue, pendant

près d'un mois, n'allant que furtivement au spectacle ou choisissant

quelques promenades écartées; évitant surtout de rencontrer nos

connaissances, qui n'auraient pas manqué de venir nous voir et de nous

rejeter plus tôt que nous ne voulions dans le tourbillon bruyant des

sociétés. Le chevalier Sydney était la seule personne que nous vissions.

Il devait être bien étonné de notre retenue, sachant que nous étions des

femmes de plaisir. Il était surtout bien éloigné d'imaginer qu'un enfant

pût être la cause de notre réforme apparente.

Sydney commençait à nous accorder beaucoup de confiance; mes talents le

captivaient, nous lui devenions nécessaires, il ne nous quittait presque

plus. Mais je retrouvais toujours dans ses yeux cet intérêt triste qui

m'avait frappée dès le premier instant. Je ne pouvais douter de son

amour. Je voyais clairement que sans la différence des âges, il n'aurait

pas hésité de se déclarer. Cette disproportion seule m'en imposait un

peu. Cependant je m'interrogeais. Loin d'avoir de la répugnance pour ce

respectable Anglais, je me sentais plutôt prévenue en sa faveur.

J'aimais Monrose, mais il y avait plus de caprice et de vanité que de

passion dans mes sentiments pour lui. Je ne m'attendais pas à de grandes

ressources d'aucune espèce de la part d'un amant si jeune et si neuf. En

un mot, ni l'une ni l'autre de ces conquêtes ne me semblait capable de

me dédommager du charmant d'Aiglemont; mais nous étions séparés, et pour

l'amour, les absents eurent toujours tort avec moi. Je pris donc mon

parti. Je résolus de prendre le chevalier et Monrose; rien ne me

paraissait plus compatible; et, en effet, j'avais très bien calculé.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 94 / 155 题