CHAPITRE IV

Beau procédé de Sylvina.

Sans doute il était mal à nous de rire d'une histoire aussi malheureuse,

mais ce principal et ce régent, entêtés pour l'amour de notre Ganimède,

nous avaient paru si comiques que nous n'avions pu contenir nos éclats.

Le pauvre petit, déconcerté, la larme à l'oeil, se taisait et n'osait

plus nous regarder; nous soutînmes toute l'étendue de notre

impertinence. J'allais tâcher de la réparer quand Sylvina prit la

parole: «Aimable et généreux Monrose, dit-elle en lui donnant la main

d'un air caressant, pardonnez un moment de folie qui n'a rien de commun

avec l'intérêt dont vos aventures sont faites pour pénétrer toutes les

âmes sensibles. Mais le ridicule de vos suborneurs est si frappé, vos

aventures font naître de si bizarres idées que vous devez excuser s'il

se mêle un peu d'envie de rire à beaucoup d'attendrissement. Nous vous

avons les plus grandes obligations; quand cela ne serait pas, tout ce

qui se fait remarquer d'aimable en vous, au premier abord, n'eût pas

manqué de nous inspirer les plus favorables sentiments; maintenant nous

vous les devons, et j'espère de réussir à vous convaincre bientôt de

leur sincérité, après vous être exposé si bravement; pour nous, vous ne

pouvez pas nous refuser la satisfaction de vous devenir à notre tour,

bonnement, quelque chose. Rien ne vous empêche de nous suivre à Paris.

Nous tâcherons de vous y dédommager de l'infortune où vous avez vécu

jusqu'à présent. Elle n'était pas faite pour vous; on peut prophétiser

hardiment du bonheur, sur une physionomie telle que la vôtre et d'après

les preuves que vous avez données d'une aussi belle âme. Vous savez déjà

que votre naissance est noble; je suis persuadée qu'un jour, lorsque

vous connaîtrez vos parents, vous apprendrez que les faveurs de la

fortune vous sont aussi réservées. En attendant que ces grands mystères

se dévoilent à vos yeux, vivez avec nous et partagez l'aisance dont nous

jouissons; quoi que nous puissions faire pour vous, il nous sera

toujours impossible de nous acquitter.»

Monrose mouilla de ses larmes la main de Sylvina et la couvrit de

baisers plus éloquents que les plus belles paroles. Nous n'étions pas

moins émues... Ce bel enfant, qui avait toutes les grâces du corps,

toutes les qualités du coeur, tout l'esprit d'une personne faite qui en

a beaucoup, sut nous occuper avec tant d'agrément que nous fûmes

étonnées de nous trouver sitôt rendues à l'endroit où nous étions

convenues de passer la nuit.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 92 / 155 题