CHAPITRE III

Histoire de Monrose.--Ses singuliers malheurs.

Nous désirions bien vivement de savoir qui était ce charmant jouvenceau

que le hasard nous faisait enlever. Il alla de lui-même au-devant de

notre curiosité, et montrant beaucoup d'assurance, toutefois sans

effronterie, il s'ouvrit à nous à peu près dans ces termes:

«--Vous trouvez sans doute bien étrange, mesdames, que je me sois ainsi

faufilé sans avoir l'honneur d'être connu de vous; et quoique vous

m'ayez surpris en si mauvaise compagnie, je vous prie cependant de

croire que je ne ressemble en rien aux scélérats avec qui je me

trouvais. Je suis un infortuné, sans ressources; je sais que je suis

gentilhomme, mais livré dès l'enfance à des mains mercenaires, sorti de

chez un misérable grammairien pour rentrer dans un collège, je n'ai

jamais vu qui que ce soit de ma famille. On a payé pour moi

régulièrement une modique pension. J'ai été mal entretenu, mal enseigné,

humilié, battu; voilà en raccourci, mesdames, le tableau de mon

existence. Quoique vous me voyez passablement grand, je n'ai cependant

que quatorze ans; mais une vie dure m'a rendu précoce et je parais plus

formé qu'on n'a coutume de l'être à mon âge. En effet, il y a déjà

quelque temps que je raisonne, que je pense, et je me sens même capable

de me faire un sort, venant de perdre par une démarche hardie le peu de

ressources que je tirais de mes parents inconnus. On me nomme Monrose,

mais ce n'est qu'un surnom: le principal du collège me l'a dit. Il a mes

papiers et sait, lui seul, à qui j'appartiens et comment je devrais

m'appeler.»

L'intéressant Monrose cessait de parler, mais nous voulûmes absolument

savoir par quel hasard il s'était trouvé dans la compagnie de ces

soldats et ce qu'il se proposait alors de devenir.

«--Mesdames, répondit-il en rougissant, je me suis échappé de mon

collège, et, sur mon honneur, aucune puissance ne m'y fera jamais

rentrer. Je n'ai rien de plus à dire. Le secret de ma fuite est de

nature à ne pouvoir être révélé.» Notre impatience redoublait: nous

pressâmes Monrose; il fit beaucoup de difficultés, mais se rendant enfin

à nos instances, voici ce qu'il ajouta tristement et changeant plusieurs

fois de couleur:

«--Je ne sais, mesdames, s'il est au monde un état plus malheureux que

celui d'un enfant éloigné de ses père et mère et livré aux pédants. Ces

bourreaux, à l'aspect farouche, au coeur dur, à l'âme vile, n'ont cessé

de me persécuter; né fier, emporté, j'ai eu plus à souffrir qu'un autre.

Ajouter à la fatigue et à l'ennui de mes exercices, retrancher de ma

nourriture et de mon sommeil, me priver des récréations et de la société

de mes camarades, ont été les injustices journalières de ces monstres

que j'abhorre; heureux du moins si j'avais pu m'en faire abhorrer à mon

tour et si la fatalité de mon étoile ne m'avait pas fait trouver dans

leur attachement même le plus insupportable supplice.

«Il y a six mois environ que le besoin de m'attacher à quelqu'un me fit

distinguer un de mes camarades, à qui de brillants succès dans les

études avaient mérité la faveur de tous nos supérieurs. Je me sentais

beaucoup d'estime et d'amitié pour Carvel, c'est ainsi que se nommait

l'écolier; et je me proposais d'apprendre de ce jeune homme, si bien

venu, l'art d'adoucir les tigres qui, jusque-là, n'avaient cessé de me

déchirer. En effet, le désir que je témoignais de me lier avec Carvel

sembla me ramener le principal: il parut voir avec plaisir notre bonne

intelligence. Nous étions de la même classe; je partageai bientôt avec

lui les bonnes grâces du régent, et je crus un moment que j'allais

cesser d'être malheureux; mais bientôt certaines ouvertures de la part

de mon nouvel ami et certaines démarches de celle du régent

m'alarmèrent. Je voyais un grand mystère, on me louait, on me caressait;

je pressentis qu'il se tramait quelque chose contre moi. Je découvris

bientôt que Carvel devait une partie de sa faveur à des manières de

faire sa cour, dans lesquelle je me sentais incapable de l'imiter...

«Mes doutes devinrent enfin des certitudes: notre régent était l'intime

ami du principal, Carvel l'était de tous deux. On fermait assez les yeux

sur notre conduite pour que nous trouvassions le moyen de coucher

souvent ensemble. Carvel, libertin et plus âgé que moi, devenait

familier, m'apprenait des polissonneries que je saisissais assez bien et

auxquelles je prenais une sorte de goût. Mais je vois, mesdames, que mon

ingénuité me nuit: vous vous moquez de moi? (Nous souriions en

effet.)--Non, mon bel ami, répondit Sylvina, vous nous intéressez, vous

nous amusez, vous êtes charmant. Poursuivez.--Insensiblement, il poussa

plus loin le zèle de ses leçons... Une nuit, enfin, il me vanta fort

éloquemment l'excellence de certains plaisirs... Mais l'image seule me

causait d'abord une répugnance affreuse... En vain, il voulut essayer de

me faire goûter le conseil, en l'appuyant de la pratique, je me fâchai

tout de bon; il m'apaisa de son mieux, je lui pardonnai, mais nous

convînmes qu'il ne serait plus question du dégoûtant article, quoiqu'il

assurât, pour se justifier et me séduire, que c'était le principal et le

régent eux-mêmes qui l'avaient instruit, et que ce que ces graves

personnages lui faisaient sans scrupule, je pouvais bien le lui

permettre aussi.

«Il est inutile, mesdames, d'allonger les détails. Vous saurez que

Carvel n'agissait que par le conseil des supérieurs. Il leur était voué,

il avait ordre de me débaucher pour me faire servir ensuite à leurs

infâmes plaisirs. Caresses, prières, menaces, violences, tout a été

tenté depuis, par les scélérats, pour venir à leur but. Bientôt divisés

par une affreuse jalousie, chacun d'eux s'est imaginé que je lui

préférais son rival; et je n'ai cessé d'être la victime des fureurs de

l'un ou de l'autre. Je me suis brouillé à mort avec le méprisable

Carvel... (Sylvina, ravie: Il est délicieux.)

«Avant-hier enfin, le principal m'ayant fait venir dans sa chambre à

l'heure du coucher, sous prétexte de faire avec moi la paix, m'a serré

dans ses bras et m'a prié d'oublier le passé. Je le promettais. Il m'a

comblé de caresses et a servi des fruits, des confitures, du vin muscat,

j'en ai goûté sans méfiance. Nous avons causé familièrement plus d'une

heure... mais l'odieux principal, quittant tout à coup son visage

hypocrite, s'est rué sur moi comme un loup enragé et, mettant en usage

toute la vigueur d'un corps masculin et colossal, il a tenté de

m'arracher ces prétendues faveurs...

«Déjà sa robe m'enveloppait la tête, et j'étais renversé sur le lit la

face contre les couvertes, pouvant à peine respirer. Une jambe passée

autour des miennes les tenait fortement arrêtées; déjà le monstre, de la

main qu'il avait libre, avait coupé l'aiguillette de mon haut-de-chausse

et découvert... Mais, dans ce moment, le régent furieux et qui

probablement était depuis longtemps aux aguets, a jeté la porte en

dedans, malgré les verrous, et m'a tiré, non sans peine, des mains du

forcené, qui, dans l'égarement de sa passion, ne pouvait lâcher prise;

je me suis évadé pendant que ces animaux féroces s'accrochaient avec la

dernière fureur. Dans l'instant, toute la maison a été sur pied. Je

visais à m'échapper, j'ai eu ce bonheur à la faveur de la confusion

générale, les portes s'étant trouvées par hasard ouvertes.

«Je suis aussitôt sorti de la ville, n'ayant pour tout bien que ce que

vous voyez sur mon corps et quelques sous que j'ai dépensés à ma

première halte. Après avoir fait ensuite une longue marche sans

reprendre haleine, j'ai rencontré ces soldats qui tenaient la même route

que moi; nous avons fait connaissance: ils m'ont proposé de servir. La

misère me pressait, je n'ai point hésité. Nous avions déjà bu ensemble à

la santé du roi; et, le soir, je devais signer un engagement.»

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 91 / 155 题