CHAPITRE II

Dénouement tragigue de l'aventure du bourbier. Bravoure d'un Anglais et

du joli jeune homme.

Les cavaliers, voyant des épées nues, s'arrêtèrent court et délibérèrent

un moment s'ils s'avanceraient jusqu'à nous. Cependant le plus

déterminé, donnant l'exemple, son camarade le suivit; ils piquèrent de

notre côté, le pistolet à la main. Nous connûmes aussitôt au langage et

à l'habillement de ces honnêtes gens qu'ils étaient Anglais. L'aspect

des armes à feu ne laissa pas d'en imposer à nos ennemis, qui n'avaient

que des sabres et des bâtons. Nous courûmes au-devant de nos défenseurs

et nous nous retranchâmes derrière leurs chevaux. Le beau jeune homme,

qui par bonheur parlait l'anglais, raconta en peu de mots ce qui venait

d'arriver. Cependant les soldats faisaient mine de vouloir charger. Au

même moment une chaise parut. C'était celle du maître des courriers; il

les avait suivis des yeux et ayant entendu du tumulte, il s'était

détourné comme eux, pour venir à notre secours.

Nous vîmes à l'instant s'élancer hors de la voiture, encore roulante, un

très bel homme, armé d'un large coutelas dont il frappa d'estoc et de

taille avant d'avoir pris la peine de faire la moindre question. A

l'instant, tous les coquins, à l'exception de celui qui s'était mis aux

trousses de Thérèse, firent front et s'escrimèrent. Le beau jeune homme,

à côté de notre nouveau protecteur, le secondait en héros. A peine

eut-on ferraillé quelques minutes que les marauds furent hors de combat,

percés, balafrés et fracassés de quatre coups de pistolet que la

cavalerie venait de tirer. Le bruit de cette décharge ayant fait fuir

l'agresseur de Thérèse, elle reparut sans coiffure, échevelée, les

tétons à l'air et soutenant comme elle pouvait ses jupes, dont les

cordons étaient coupés.

Deux des malheureux étaient sans vie. Les autres demandèrent quartier,

on dédaigna de continuer à leur faire la guerre. Le brave Anglais eut

même la générosité de faire visiter et bander leurs plaies par un de ses

gens qui était bon chirurgien.

Tandis que d'un côté l'on prenait ce soin charitable, de l'autre, nos

chevaliers secouraient Sylvina qui s'était évanouie pendant la bataille,

puis on ajouta pour un moment à notre voiture les chevaux de selle de

l'Anglais. Celui-ci, le beau jeune homme, un valet et notre postillon

unissant leurs efforts, la berline fut tirée du bourbier. Tout

commençait à être en bon ordre, lorsque notre cher Anglais sentit enfin

qu'il avait lui-même une blessure. Heureusement elle était légère. Il y

fit mettre ce qu'il fallait et remonta dans sa voiture. Nous reçûmes le

beau jeune homme dans la nôtre, où il y avait une place, et nous nous

remîmes en route.

Bientôt nous retrouvâmes notre postillon et le laquais qui revenaient

accompagnés d'une foule de villageois, de quelques hommes bleus et d'un

noir. Nous demandâmes ce que signifiait cet attroupement; le postillon

nous dit que les soldats qu'il avait envoyés venant de commettre

plusieurs excès dans le village, il avait prévu qu'ils ne manqueraient

pas de nous insulter, qu'en conséquence, il amenait main-forte et la

justice en cas de malheur; mais ce secours fût venu trop tard sans

l'heureuse apparition des Anglais. Nous contâmes ce que nous venions

d'essuyer: nos gens revinrent avec nous sur leurs pas. Le reste de la

troupe poussa jusqu'au lieu du délit, après que l'homme noir eut reçu

nos dépositions.

En effet, tout le monde était en alarme dans le village où nous prîmes

des chevaux. Les coquins avaient pillé le cabaret, battu l'hôte et mis

les servantes à mal. Le nombre en avait imposé. Ils s'étaient retirés

sans obstacles.

Cependant le bruit de notre aventure ne fut pas plus tôt répandu que

l'on accourut de toutes parts. Nos voitures furent investies. Le curé

vint nous féliciter fort platement. Un petit gentilhomme désolé, qui

revenait de la chasse, s'empressa beaucoup et nous persécuta pour nous

engager à mettre pied à terre chez lui. Nous refusâmes. Il jurait, _foi

de capitaine de milice_, que s'il eût été au château avec _la Fleur_ et

_Jacques_, ses fidèles serviteurs, les choses ne se seraient pas passées

si tranquillement; puis il fallut endurer l'histoire fastidieuse de

vingt bagarres de village où ce vaillant hobereau devait avoir fait des

prodiges. L'Anglais se tirait d'affaire à merveille, feignant de ne pas

entendre le français: c'est donc sur nous que tombait en entier l'ennui

des honneurs que l'on nous rendait. Sylvina se ruinait en politesses et

remerciements; j'avais de l'humeur. Thérèse rechignait encore mieux,

honteuse du désordre de son ajustement, qui ne publiait que trop qu'il

lui était arrivé quelque chose de particulier. Le jeune homme était à

peindre, transporté, répondant de tous côtés avec une gaieté vive,

délicieuse; cependant nous ne savions ni qui il était, ni ce que nous

ferions de lui. Il n'était pas plus au fait de ce qui nous regardait;

mais il n'en avait pas moins l'air d'avoir passé toute sa vie avec nous.

Enfin, les voitures furent attelées. L'Anglais fit un présent au

cabaretier et jeta quelque argent au peuple, en reconnaissance de

l'intérêt qu'il paraissait prendre à notre aventure. Nous partîmes à

travers une huée de voeux et de bénédictions.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 90 / 155 题