CHAPITRE XXVIII

Repentir de Camille.--Fin tragique de la duègne.

Le chevalier s'était mis sur le pied de venir familièrement et à toute

heure chez les Fiorelli, depuis son arrangement avec Camille, favorisée

de la duègne, qui gouvernait absolument le père. Les soins du galant

ayant changé d'objet, on eût bien désiré de l'éliminer, mais sous quel

prétexte? On devait des égards à sa naissance, à son état: il était

homme à faire un mauvais traitement à qui se fût opposé à ses

assiduités; cependant, la jalouse Camille avait d'abord beaucoup

souffert des entrées libres du chevalier; elles devenaient désormais

nécessaires à l'exécution du fatal projet. La vengeresse était toujours

pourvue de poisons subtils: il ne s'agissait plus que de trouver

occasion d'en faire usage.

Le hasard voulut que d'Aiglemont, se trouvant le lendemain de bonne

heure chez les Fiorelli, Argentine l'invitât à prendre du chocolat en

famille. La soeur et le frère unirent leurs invitations: d'Aiglemont

accepta.

Ce fut la rancuneuse Camille, dont on était bien éloigné d'interpréter

la perfide joie, qui se chargea de donner les ordres nécessaires. Elle

alla trouver l'exécrable duègne, qui se mit aussitôt à l'ouvrage. On

convint d'apporter le chocolat tout versé dans quatre tasses: deux

blanches empoisonnées, dont Camille aurait soin de présenter, l'une au

chevalier et l'autre à sa soeur; et deux coloriées, naturelles, dont une

serait pour le frère et l'autre pour Camille elle-même. Le père Fiorelli

était déjà depuis longtemps à la taverne. Le crime ainsi concerté,

Camille rejoignit la compagnie...

Mais à peine fut-elle rentrée qu'un frisson violent agita tous ses

membres; son visage devint pâle, livide... elle s'évanouit. On

s'empressa de la secourir, on lui fit respirer des sels: elle revint...

«--Ah! mes amis, que je suis heureuse», s'écria-t-elle avec une espèce

de transport, voyant qu'on n'avait pas encore servi le chocolat, «mes

chers amis, gardez-vous de goûter du fatal breuvage qui va paraître...

il y va de tes jours, ma pauvre Argentine... et des vôtres, cruels,

tendant en même temps les mains à sa soeur et au charmant chevalier.

Puis elle leur conta ce dont il s'agissait, comment son abominable

confidente l'avait excitée au fatal projet, comment elle avait eu la

faiblesse de s'y prêter. Sa confession était mêlée des épithètes les

plus outrageantes pour elle-même... On entendit enfin le pas de

l'exécrable exécutrice. Camille pria qu'on se contraignît. La duègne

parut avec un front assuré, portant les quatre tasses sur un plateau.

Elle vanta beaucoup la qualité du chocolat et le talent qu'elle avait de

le préparer supérieurement. Puis, ayant fait un second voyage pour

apporter des échaudés, elle vit avec joie que chacun avait devant soi la

tasse qui lui était destinée: on paraissait attendre, pour déjeuner, que

la boisson, qu'on transvasait des tasses dans les soucoupes, fût un peu

refroidie. Cependant Géronimo dit qu'il ne se sentait point d'appétit et

remit une des tasses coloriées sur le plateau. L'infâme empoisonneuse,

trompée par la couleur, demanda cette tasse, et de là, forte, donna

d'elle-même dans le piège qui venait de lui être tendu. Pendant qu'elle

avait été dehors, on s'était hâté de substituer proprement au chocolat

naturel, qui était en premier lieu dans la tasse coloriée, celui que

devait avaler l'un des deux proscrits. Géronimo, cruel comme tous les

lâches, ne put être dissuadé de venger ainsi sa chère Argentine. Le

chevalier, effrayé de tout ce qui se passait, n'osa avertir la perfide

duègne. Géronimo avait prévu sa gourmandise; lorsqu'elle emporta le

chocolat, il la suivit, sous prétexte de se faire donner quelque chose

qu'il demandait, mais en effet pour empêcher qu'elle ne partageât avec

quelque domestique la fatale mixtion. Il eut la satisfaction de la lui

voir avaler avec sensualité.

L'effet fut prompt. D'affreuses convulsions l'annonçaient presque

sur-le-champ; une servante effrayée courut appeler des docteurs; mais ce

fut en vain: la duègne, vomissant mille imprécations, voulut noircir en

mourant la coupable et repentante Camille: la scélérate, heureusement,

ne savait pas un mot de français: ses dépositions décousues ne furent

comprises ni des médecins, ni des spectateurs: il était évident

qu'elle-même avait préparé le chocolat. Celui qui existait encore, et

qu'on avait mêlé, constatait quelque dessein criminel; mais ce secret

demeurait entre les intéressés et ne pouvait se découvrir. La duègne

venait d'exhaler son âme atroce quand le père Fiorelli rentra. Le crime

de son amie fut regardé comme un acte de démence et n'eut aucune suite.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 85 / 155 题