CHAPITRE XXVII

Jalousie des soeurs Fiorelli.--Malheur dont Argentine et le chevalier

sont menacés.

Les lecteurs, accoutumés à mon exactitude, m'accuseraient peut-être d'en

manquer ici si j'omettais de les mettre au fait des motifs qu'avaient

eus les soeurs Fiorelli de se conduire si sagement à notre partie,

tandis que les autres acteurs s'étaient livrés, chacun à sa manière, à

toute la fougue de leur tempérament. Ces demoiselles, dira-t-on, furent

bien réservées pour des Italiennes et pour des actrices. Comment la

contagion de l'exemple ne les gagna-t-elle pas? Camille remplit

pieusement un devoir filial, s'expose à des persécutions, les endure

patiemment; Argentine ne cède ni aux vapeurs du vin, ni à l'éloquence

persuasive, ni même à l'art d'un prélat aimable et vigoureux; les scènes

lascives qui se succèdent rapidement autour d'elle n'allument point ses

désirs? Quelle invraisemblance!... Un moment.

Vous vous souvenez sans doute que Géronimo m'avait parlé des vues que

ses soeurs avaient toutes deux sur le beau chevalier. Quand, au sortir

de table, celui-ci s'éclipsa, les rivales durent penser qu'il ne

tarderait pas à reparaître. Camille, en conséquence, s'était, à dessein,

emparée du poste avantageux de l'antichambre; il y devait passer, elle

serait vue la première; il sentirait que c'était pour lui seul qu'elle

se séparait ainsi de la tumultueuse assemblée. Argentine avait fait

aussi des calculs. Depuis quelques jours, elle était en faveur, et

Camille perdait de son empire. La présence d'un père et la mauvaise

odeur de l'antichambre devaient empêcher d'Aiglemont de s'y arrêter: il

venait droit au salon, on obtenait le mouchoir. L'une ou l'autre aurait

sans doute réussi sans les obstacles qui retinrent le chevalier.

Argentine surtout voyait bien, pourvu que monseigneur entrât dans les

vues de décence dont elle lui donnait finement l'exemple, lorsqu'on

commençait à se culbuter dans le salon. Elle s'était, comme on sait,

modestement enveloppée dans les rideaux; un prélat ne devait pas être

plus difficile à scandaliser qu'une cantatrice: il était à présumer

qu'il se retirerait sur-le-champ d'un endroit où la dignité de son

caractère se trouvait si grièvement compromise. Et point du tout!...

Voilà comment ces dames, qui n'étaient d'ailleurs rien moins

qu'intraitables, furent si sages ce jour-là.

Argentine et Camille, ayant des caractères fort opposés, ne vivaient

point bien ensemble: ce fut pis que jamais à l'occasion du beau

d'Aiglemont. Il adoucissait enfin les peines de l'amoureuse Argentine;

Camille, absolument abandonnée, s'aperçut trop du bonheur de sa rivale,

car le chevalier n'était pas homme à mettre du mystère dans ses amours.

Les Italiennes ne supportent pas avec autant de résignation que nous

autres françaises l'affront humiliant de l'infidélité. Je n'avais eu

qu'un peu d'humeur de me voir supplantée par ces étrangers; mais Camille

se désespérait et faisait mille efforts pour rompre la nouvelle liaison.

Inutilement: Argentine avait tant de passion et de charmes que les

intrigues de sa soeur ne prévalurent point. Bientôt celle-ci, poussée au

dernier degré de la jalousie, ne respira plus que le désir de se venger

d'un couple odieux.

Il y avait dans la maison des Fiorelli une femme surannée, sans coeur,

sans moeurs, ancienne concubine du père, sa digne émule dans les plus

crapuleuses débauches, espèce de duègne, protectrice de l'avide Camille,

dont elle arrangeait les parties, et tyran acharné de la délicate

Argentine, qui ne voulait avoir que son coeur pour intendant de ses

plaisirs.

Ce fut dans le sein de ce monstre, déjà coupable de plusieurs crimes,

que Camille répandit ses fatales confidences. L'infernale duègne fut

enchantée de trouver une occasion aussi favorable pour se venger des

mépris dont Argentine, soutenue de Géronimo, ne cessait de l'accabler.

Cette forcenée n'avait jamais eu d'humanité. Elle ne vit point d'autre

remède aux maux de sa pupille chérie que la mort de ceux qui les

occasionnaient. Elle conclut donc de se défaire au plus tôt d'Argentine

et du chevalier. Camille frémit d'abord; mais l'infâme conseillère sut

si bien exciter son ressentiment, en lui rappelant plusieurs occasions

où, se trouvant déjà rivales, Argentine avait eu la préférence, elle

prouva si bien que ce pourrait être de même à l'avenir, qu'enfin,

entraînée par la Thysiphone, Camille souscrivit; la duègne se chargea de

lui procurer bientôt le doux plaisir d'une sûre et cruelle vengeance.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 84 / 155 题