CHAPITRE XXVI

Suite du précédent.--Aveu de Mme Dupré.--Raccommodement.

Ainsi parla Sylvina: «Je vous avoue, tout net, ma chère dame Dupré, que

si je ne donne pas raison au chevalier d'après ce qu'il vient de

raconter, cela ne m'empêche pas de désapprouver beaucoup la manière dont

vous vous êtes conduite vous-même. Au fond, il n'y a de grave, dans

toute votre affaire, que les cris qui vous ont mal à propos échappé.

Qu'en espériez-vous? des secours? De qui? des femmes? qu'auraient-elles

pu? De nos jeunes insensés? loin de se mêler de réparer les torts du

chevalier, ils ne songeaient au contraire qu'à en avoir eux-mêmes

d'aussi grands. Comptiez-vous sur Lambert? il eût été cruel de mettre

pour un badinage votre amant et votre ami dans le cas de s'égorger.

Quant à votre réputation, si c'était pour elle que vous craigniez, soyez

sûre que vous vous compromettiez mille fois plus, en donnant, comme vous

l'avez fait, à soupçonner que vous étiez aux prises avec quelqu'un, ne

se fût-il passé rien de sérieux, que vous ne l'eussiez été si vous aviez

fait sans bruit et de bonne amitié des folies avec un galant homme, qui

n'aurait point été les publier. Vous aimez Lambert: voilà qui est mieux.

Ces liaisons de coeur peuvent être fort respectables, mais l'occasion et

le tempérament ont leurs droits, que toutes les prétentions du sentiment

ne peuvent altérer. D'ailleurs, vous ne devez rien à un homme qui n'est

pas encore votre mari: vous serez dans tous les cas un excellent parti

pour l'ami Lambert, qui n'a pour tout bien que son mérite et ses

talents. C'est à lui seul que vous feriez tort, si par votre faute il

venait à savoir ce qui vous est arrivé; il se trouverait alors réduit à

la fâcheuse alternative ou de faire une bassesse, en vous épousant avec

une tache avouée de vous-même, ou de renoncer, par une délicatesse mal

entendue, au mariage qui doit assurer sa fortune et son bonheur. Votre

état de veuve vous dispense de lui apporter en dot le rare joyau d'un

pucelage... Vous n'avez, il est vrai, que trop publié que vous étiez

dans le cas de faire ce présent à un second mari...--Madame Dupré,

interrompit le chevalier, soyez franche, dites la vérité... là... en

conscience. (La pauvre dame Dupré rougit excessivement.) _Primo_,

continua le chevalier, j'avoue que l'homme le plus connaisseur peut se

tromper en matière de pucelage. Pourtant... je sens que malgré toute

l'envie que j'ai de ménager madame, il me sera difficile de mettre, sans

impolitesse, certaine idée au jour... Entre nous, ma charmante dame

Dupré, vous le prendrez comme il vous plaira, mais il m'a semblé... et

je crois pouvoir assurer en homme d'honneur...--Ah! j'entends,

interrompit Sylvino. Pour le coup, ceci change entièrement de thèse.

Mais maintenant rien de plus clair que votre affaire: nous nous

alarmions inutilement. Eh bien, tout est dit. Lambert ne saura rien: il

épousera; d'ici à son retour, madame aura fait ses réflexions et sera

consolée. _Pures misères!_ En effet, le chevalier avait raison de le

dire. Rendez-lui justice, belle dame. Là, un peu de préjugé? un peu de

sentiments romanesques? un peu de rouille provinciale? Voilà d'où

viennent vos scrupules. On vous en guérira. Le futur est précisément

l'homme qu'il vous faut. Il ne s'agit plus de ce que ce démon-là vous a

fait. Vous êtes encore au même point; et ce n'est plus son escapade qui

doit vous embarrasser vis-à-vis de l'ami Lambert...

La jolie veuve, ainsi scrutée, n'avait pas grand'chose à répliquer. Elle

se vit forcée de se justifier d'un mensonge inutile, dont nous

commencions de la soupçonner, car elle avait en effet voulu se faire

passer pour vierge.

--Je suis bien malheureuse, dit-elle, de me voir réduite à vous avouer

une grande faute plutôt que de vous laisser penser que je suis une

menteuse, une bégueule; ce qui me rendrait bien plus méprisable à vos

yeux qu'une tendre faiblesse. Non, mesdames, je ne songe point à nier ce

que le chevalier, par trop connaisseur, vient de donner à entendre.

Hélas! j'en conviens, je n'étais plus hier ce que je me glorifiais

d'être quand vous arrivâtes ici. Mais... sachez que c'est M. Lambert...

et quand? l'avant-veille!... Il faut avoir bien du guignon, lui de

recevoir si tôt une injure, moi de la lui avoir faite, lorsque j'y

songeais si peu.

Les réflexions _sentimentales_ où se jetait la belle affligée nous

firent beaucoup rire: le chevalier était redevenu sémillant, caressant;

nous parvînmes à rassurer la dame, et obtînmes qu'elle embrassât sans

rancune son aimable ennemi; celui-ci, rentrant malgré lui, dans son

véritable caractère, sut nous apprendre fort adroitement que si l'on

avait crié pour la première sottise, les autres n'avaient cependant

souffert aucune difficulté; Mme Dupré convenait de tout, s'excusant sur

ce qu'elle avait perdu la tête. Nous savions par expérience combien il

était difficile de la conserver avec notre Adonis.

La conversation se fixa sur la matière agitée; Mme Dupré montrait, par

son attention, son sourire et ses questions ingénues, qu'elle avait les

plus heureuses dispositions de devenir bientôt une femme de plaisir.

Aussi facile à consoler que prompte à s'affliger, elle ne voyait déjà

plus dans ce fripon de chevalier, si détestable un quart d'heure

auparavant, qu'un homme charmant, avec qui les femmes qu'il attrapait ne

pouvaient encore que s'applaudir d'avoir fait de voluptueuses

extravagances.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 83 / 155 题