CHAPITRE XXIII

Qui frappait, et des belles choses que je vis.

C'était Thérèse, fort effrayée. Elle nous dit en entrant: «Tout est

perdu, mademoiselle, si quelqu'un ne retrouve un peu de raison et de bon

sens dans ce moment critique et ne prévient le malheur dont nous sommes

menacés. Une foule de gens amassés devant la maison depuis plusieurs

heures prétendent devoir prendre connaissance de ce qui se passe et

parlent d'enfoncer les portes. Il est vrai qu'il se fait du haut en bas

un tintamarre affreux. On a entendu des cris chez Mme Dupré. C'est cet

enragé de M. d'Aiglemont qui s'est fourré chez elle: Dieu sait ce qu'il

y fait. On était collé aux barreaux. Les uns prétendent que la pauvre

dame a été maltraitée, d'autres ricanent et présument qu'au contraire

elle a très bien passé son temps: même tapage en haut. Ce gros cochon de

Fiorelli (je demande pardon à monsieur) jure comme un diable après une

de ses filles, qui se refuse à certains caprices... Près de là, l'on

entend rire, pleurer, crier, ronfler... On ne sait ce que tout cela veut

dire. Cependant nous sommes fort embarrassés. Les domestiques n'osent

rien prendre sur eux; les maîtres ne paraissent point. Il n'y a pas

moyen d'éveiller M. Lambert à cause des sottises que M. le chevalier

fait à sa bonne amie. Ce serait bien pis s'il y allait avoir guerre en

dedans. Rentrez donc, mademoiselle, au nom de Dieu; paraissez dans le

salon; engagez ces messieurs à faire plus d'attention à ce qui se passe

au dehors, et faites sentir à monseigneur de quelle conséquence il est

pour lui-même de n'être point vu dans cette maison, si la multitude qui

l'afflige avait l'audace de s'y introduire violemment.»

Ce rapport nous alarma beaucoup: Géronimo, qui ne ressemblait à Mars que

dans les bras de Vénus, pâlissait et demeurait dans l'inaction. Plus

brave, j'allai préparer les moyens de nous défendre. De retour au salon,

j'y trouvai monseigneur, suant à grosses gouttes et luttant

vigoureusement avec Argentine, qui se défendait de même, non moins

échauffée, et les cheveux épars. De l'or répandu sur le parquet

témoignait que le prélat avait essayé d'acheter ce qu'il n'avait pu

obtenir ni de bonne amitié, ni par force. Ma présence délivra la

délicate Argentine, qui vint aussitôt se jeter dans mes bras. L'ottomane

était occupée par la lubrique signora, qui y remplaçait la non moins

lubrique Sylvina. Ces dames ayant troqué d'officier, la dernière s'était

retirée tout uniment, avec son nouveau cavalier dans sa chambre à

coucher.

L'Italienne dormait, un pied à terre, l'autre sur le siège du meuble;

son complaisant, cul nu sur le parquet, dormait aussi, coiffé des jupes

et ayant une cuisse de la dame pour oreiller. Une porte ouverte laissait

voir à découvert l'autre couple ronflant dans la posture où le plaisir

l'avait laissé. Plus loin, le père Fiorelli, rappelant ce fameux

Sodomiste échappé au désastre de sa patrie par une faveur particulière

d'en haut, bien due sans doute à ses rares vertus, martyrisait la pauvre

Camille, pour l'obliger à rendre quelque service à certain membre usé

qu'il étalait, et dont il espérait la résurrection, brûlant d'imiter en

tous points l'antique patriarche à qui nous venons de le comparer. Le

bouffon, de même en rut, en plus bel état que Fiorelli, et plus civil,

était humblement aux pieds d'un valet et recevait sans se fâcher de

bonnes taloches qu'il s'attirait par ses déclarations passionnées et les

efforts indécents dont il hasardait de les accompagner.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 80 / 155 题