CHAPITRE XXII

Plaisirs d'une autre espèce.

Il existait enfin ce fortuné moment après lequel nous languissions l'un

et l'autre depuis si longtemps, faute de nous entendre. Vous pourrez

seul en apprécier les charmes, lecteurs délicats, pour qui de semblables

instants ont eu lieu. Vous ne vous en ferez pas une idée juste,

multitude libertine, aux plaisirs de qui l'amour et la volupté ne

présidèrent jamais, et qui vous rassasiez sans choix de saveurs vénales,

lorsqu'un besoin incommode aiguillonne vos sens grossiers.

Qu'il était intéressant, ce cher Géronimo, les yeux étincelants des feux

du désir, visage embelli de l'aurore du bonheur! qu'il avait de grâces à

mes pieds, serrant contre mes genoux sa poitrine palpitante, osant à

peine combler ses voeux et les miens, quoique mon trouble et ma retraite

eussent assez annoncé que je n'avais plus rien à lui refuser: ses mains

semblaient respecter encore mes appas ou redouter le feu dont ils

étaient consumés. Sa bouche tenait la mienne fermée, comme s'il eût

craint d'entendre révoquer la permission qu'il avait de devenir heureux.

Nous n'allions pas au bonheur avec la rapidité du trait qui vole à son

but; mille gradations délicates nous y conduisaient lentement, la mèche

brûlait avec économie; des plaisirs inexprimables suspendaient

l'explosion des flammes dont nous étions intérieurement embrasés. Le

premier instant où nos âmes se confondirent fut un éclair. La foudre du

plaisir nous anéantit...

Nous goûtâmes mieux, un moment après, les douceurs dont nous venions de

nous ouvrir la source. Ce fut alors que nous jouîmes en nous possédant

et que nous pûmes apprécier les expressions flatteuses dont nous nous

caressions réciproquement pendant que nos âmes se préparaient à une

seconde réunion. Le même instant nous priva derechef de toutes les

facultés de notre être. Déjà les plaies de nos coeurs étaient guéries.

Parfaitement contents l'un de l'autre, nous prononcions dans l'ivresse

de notre félicité le serment de nous aimer toujours...

Bientôt mon nouvel amant prit une nouvelle possession du trésor dont

l'amour venait de le rendre maître. Lorsque, les yeux éblouis du soleil,

on passe tout à coup dans un lieu sombre, on n'y distingue d'abord aucun

objet; tel, revenu de son étourdissement, Fiorelli me parcourait avec

surprise et m'avouait qu'il n'avait pas imaginé, dans le délire de la

première jouissance, la rare perfection des attraits qui s'offraient à

ses regards.

L'admiration fit renaître ses désirs avec une nouvelle fureur. Il venait

de pousser les miens à l'excès par de voluptueux préludes. Nous nous

unîmes avec les transports les plus passionnés... Nos transports ne

peuvent se décrire... Deux fois encore nous expirâmes dans les bras l'un

de l'autre... L'épuisement seul de nos esprits eût pu mettre fin à

d'aussi ravissants ébats, si quelqu'un qui frappait à ma porte à coups

redoublés ne nous eût arrachés à notre bonheur: il fallut cesser...

répondre... ouvrir...

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 79 / 155 题