Plaisirs d'une autre espèce.
Il existait enfin ce fortuné moment après lequel nous languissions l'un
et l'autre depuis si longtemps, faute de nous entendre. Vous pourrez
seul en apprécier les charmes, lecteurs délicats, pour qui de semblables
instants ont eu lieu. Vous ne vous en ferez pas une idée juste,
multitude libertine, aux plaisirs de qui l'amour et la volupté ne
présidèrent jamais, et qui vous rassasiez sans choix de saveurs vénales,
lorsqu'un besoin incommode aiguillonne vos sens grossiers.
Qu'il était intéressant, ce cher Géronimo, les yeux étincelants des feux
du désir, visage embelli de l'aurore du bonheur! qu'il avait de grâces à
mes pieds, serrant contre mes genoux sa poitrine palpitante, osant à
peine combler ses voeux et les miens, quoique mon trouble et ma retraite
eussent assez annoncé que je n'avais plus rien à lui refuser: ses mains
semblaient respecter encore mes appas ou redouter le feu dont ils
étaient consumés. Sa bouche tenait la mienne fermée, comme s'il eût
craint d'entendre révoquer la permission qu'il avait de devenir heureux.
Nous n'allions pas au bonheur avec la rapidité du trait qui vole à son
but; mille gradations délicates nous y conduisaient lentement, la mèche
brûlait avec économie; des plaisirs inexprimables suspendaient
l'explosion des flammes dont nous étions intérieurement embrasés. Le
premier instant où nos âmes se confondirent fut un éclair. La foudre du
plaisir nous anéantit...
Nous goûtâmes mieux, un moment après, les douceurs dont nous venions de
nous ouvrir la source. Ce fut alors que nous jouîmes en nous possédant
et que nous pûmes apprécier les expressions flatteuses dont nous nous
caressions réciproquement pendant que nos âmes se préparaient à une
seconde réunion. Le même instant nous priva derechef de toutes les
facultés de notre être. Déjà les plaies de nos coeurs étaient guéries.
Parfaitement contents l'un de l'autre, nous prononcions dans l'ivresse
de notre félicité le serment de nous aimer toujours...
Bientôt mon nouvel amant prit une nouvelle possession du trésor dont
l'amour venait de le rendre maître. Lorsque, les yeux éblouis du soleil,
on passe tout à coup dans un lieu sombre, on n'y distingue d'abord aucun
objet; tel, revenu de son étourdissement, Fiorelli me parcourait avec
surprise et m'avouait qu'il n'avait pas imaginé, dans le délire de la
première jouissance, la rare perfection des attraits qui s'offraient à
ses regards.
L'admiration fit renaître ses désirs avec une nouvelle fureur. Il venait
de pousser les miens à l'excès par de voluptueux préludes. Nous nous
unîmes avec les transports les plus passionnés... Nos transports ne
peuvent se décrire... Deux fois encore nous expirâmes dans les bras l'un
de l'autre... L'épuisement seul de nos esprits eût pu mettre fin à
d'aussi ravissants ébats, si quelqu'un qui frappait à ma porte à coups
redoublés ne nous eût arrachés à notre bonheur: il fallut cesser...
répondre... ouvrir...