CHAPITRE XXI

Orgie.

Quand monseigneur se mettait d'une partie, on était sûr d'y trouver tout

ce qui peut aiguiser et satisfaire les sens: il avait tout prévu. En un

mot, tout était exécuté: son génie de fêtes faisait surtout des prodiges

à l'occasion de l'impromptu dont il nous régalait. La chère était

exquise. Les vins les plus rares, et en quantité, défiaient la soif et

la curiosité des convives. Les quatre saisons, mises à contribution pour

nos plaisirs, fournissaient à la fois à notre table des fleurs et des

fruits, étonnés de s'y rencontrer.

Ce que la présence incommode des deux Italiens nous ôtait de liberté

tournant au profit de la gourmandise, on donna de bon appétit sur les

services; on but à proportion. Le père Fiorelli, sans éducation et

vorace, pâturait, humait du vin avec indécence; son camarade, plus jeune

et très plaisant, fut délicieux pendant une partie du repas; mais

devenant d'une liberté téméraire à mesure que les rasades s'accumulaient

dans son estomac, il donna bientôt à la compagnie plus d'inquiétude que

de plaisir. Lambert buvait fort. Les Italiennes, à l'exception

d'Argentine, s'en acquittaient assez bien pour des femmes: Sylvina

semblait se faire une gloire d'enchérir sur elles: le chevalier et ses

deux amis _trinquaient_ et se conduisaient comme des Suisses aux

Porcherons, chantant, criant, se débraillant, jurant quelquefois, et

lutinant leurs voisines. Ils mettaient surtout fort mal à son aise la

signora, dont le mari sourcilleux était présent. Monseigneur, Géronimo

et moi, tous trois embarrassés, buvions avec modération; cependant, à

force de goûter des vins et des liqueurs, nous eûmes à notre tour de

légères fumées; mais cela n'alla pas plus loin. Le chevalier s'en tint

aussi à n'être que demi-ivre. Sylvina pouvait passer pour être plus que

grise. On soutint Lambert sous les bras pour le conduire à son

appartement à l'heure convenue. Quant au père Fiorelli et au bouffon,

ils poussèrent les choses à la dernière extrémité. L'Italienne, voyant

son époux hors d'état de veiller sur sa conduite, acheva de s'échauffer

la tête, et se rendant on ne peut pas plus facile, elle commença la

première à donner lieu aux folies excessives qui suivirent le repas.

Déjà les mains avaient beaucoup trotté, déjà les bouches et les tétons

avaient essuyé maints hoquets amoureux, quand on se leva de table. On y

laissa les deux Italiens, qui ne voulurent point la quitter. Le peu de

signes de vie qu'ils donnaient encore n'était que pour demander à boire

et pour jurer qu'ils ne bougeraient point de là tant qu'il y aurait une

goutte de vin dans la maison. La signora Camille garda son ivrogne de

père et fit demeurer un valet pour le secourir en cas d'accident. Tout

le reste de la compagnie, à l'exception du chevalier qui venait de

disparaître, passa de la salle à manger au salon, dont les deux battants

demeurèrent ouverts...

O pudeur! que tu es faible quand Vénus et Bacchus se livrent à la fois

la guerre! Mais est-il absolument impossible que tu leur résistes? Ou

n'es-tu pas plutôt charmée de ce que la puissance connue de leurs forces

justifie ton heureuse défaite?

J'y pense encore avec étonnement. A peine eûmes-nous mis le pied dans le

salon que l'un de nos officiers, défié par les regards lascifs de

Sylvina et perdant toute retenue, l'entraîna vers l'ottomane et se mit à

fourrager ses appas les plus secrets. Elle ne fit qu'en rire. Bientôt

l'agresseur, enhardi par l'heureux succès de son début, s'oublia jusqu'à

manquer tout à fait de respect à l'assemblée. Sa partenaire, égarée,

transportée, partageait ses plaisirs avec beaucoup de recueillement.

Déjà l'Italienne mariée suivait son exemple à deux pas de là, dans les

bras de l'autre officier, non moins effronté que son camarade. Argentine

courait se cacher dans les rideaux des fenêtres pour ne pas voir ces

groupes obscènes; monseigneur l'y suivait par décence et par

tempérament. Tout le monde, occupé de la sorte, oubliait mon nouvel

amant et moi, qui demeurions _médusés_ au milieu du salon... Un regard

expressif fut le signal de notre fuite. Ma main tomba tremblante dans

celle du beau Fiorelli. Nous volâmes à mon appartement, où je

m'enfermai, bien résolue de ne rejoindre la compagnie, quoi qu'il

arrivât, qu'après avoir bien fait à mon aise, avec méditation, ce que je

venais de voir faire aux autres dans le désir de la brutalité.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 78 / 155 题