CHAPITRE XVIII

Intrigues, conversation singulière.

Ni Sylvina, ni le chevalier, ni moi, n'étions gens à nous priver

longtemps du doux plaisir d'être infidèles; on agaçait la première, elle

ne savait pas résister. Monseigneur avait bien peu de temps à lui donner

pour les plaisirs solides, et il en fallait absolument à Sylvina.

D'Aiglemont pouvait jeter partout le mouchoir. Il n'y avait pas une

femme un peu passable dont il ne fût plus ou moins agacé. Je n'éclairais

point sa conduite tant qu'il parut à peu près le même à mon égard. Quant

à moi, j'étais excédé des fadeurs, des lorgnements, quelquefois offensée

des offres utiles qu'on hasardait de me faire; comme le beau chevalier

était visiblement sur mon compte, on ne concevait pas la possibilité de

m'avoir autrement qu'à force d'or. Cependant, ces grossiers spéculateurs

étaient bien éloignés de deviner juste. J'adorais d'Aiglemont; mais un

instinct indéfinissable me faisait penser malgré moi-même à lui donner

bientôt des successeurs. Dupe de ma propre inconstance, je croyais agir

avec beaucoup de délicatesse en mettant de la sorte mon amant dans le

cas de profiter des bonnes fortunes qui lui étaient offertes.

Je le voyais presque d'accord avec la signora Camilla Fiorelli, qui

joignait à beaucoup d'autres talents ceux de chanter à ravir et d'être

une excellente actrice. Argentine, sa soeur, moins habile peut-être,

mais bien plus séduisante, faisait tout son possible pour avoir la

préférence. De mon côté, je commençais à sentir un goût très vif pour le

jeune Géronimo Fiorelli, leur frère, qui ne leur était inférieur ni par

la figure, ni par les talents.

Sylvina et moi devions donc être éternellement en rivalité! Aussi

connaisseuse que moi, le mérite de Géronimo l'avait également frappée;

sans que je m'en doutasse, elle avait pris l'avance, et le beau jeune

homme était déjà dans ses filets. J'en eus un jour des preuves

accablantes. J'avais oublié quelque chose en sortant; je rentrai, et je

vis... ce qu'il est cruel de voir quand on aime... Cette fatale

découverte acheva d'éclairer mon coeur. Le serpent de la jalousie le

mordit; mes jours furent empoisonnés. Je devins triste, rêveuse; je fis

mauvaise mine à mes amis, à monseigneur et presque au charmant

chevalier. J'étais impatientée de l'air de bonheur qu'avait tout le

monde, jusqu'à Lambert et Mlle Dupré.

Je songeais jour et nuit au moyen d'arracher à Sylvina l'aimable

Fiorelli. Sans cesse, il était chez nous, mais on le gardait pour ainsi

dire à vue. Bientôt, je fus sûre que le soir, faisant semblant de se

retirer, il rentrait et partageait le lit de mon heureuse rivale. Je

n'avais pas aussi régulièrement le chevalier. Il imaginait mille

mensonges pour me dérober la connaissance de ses perfidies. Tantôt un

souper, tantôt une partie de jeu poussée trop avant la nuit, tantôt le

soin de sa santé, de la mienne, l'avait empêché de se rendre auprès de

moi. Ses caresses étaient languissantes. Je ne pouvais me dissimuler

qu'il était épuisé, ou, ce qui me faisait encore plus de peine, qu'il se

ménageait peut-être avec moi pour briller ailleurs.

Thérèse m'aimait: elle avait de l'esprit, de l'imagination; tout ce qui

concernait l'amour était pour elle une affaire sérieuse, dont elle était

toujours prête à se mêler. Je crus pouvoir lui confier mes peines et

leur cause, et je fis bien. Je reçus, en effet, de cette bonne fille

tous les secours dont je pouvais avoir besoin.

«--Ce beau M. Fiorelli, me disait-elle, n'est rien moins qu'insensible,

je vous l'assure; et madame votre tante ne le tient pas si fort en son

pouvoir que vous ne puissiez vous-même bientôt le posséder. Vous piquez

ma générosité, mademoiselle, et vous forcez mon secret dans ses derniers

retranchements. Apprenez donc que votre bel Italien n'est point amoureux

de madame.» Mon sang recommençait à circuler; mon coeur se dilatait;

Thérèse me rendait la vie. «Je ne sais, continua-t-elle, quelle timidité

déplacée a pu empêcher le jeune objet de votre amour de vous déclarer

tout celui qu'il a pour vous. Sans doute il mesure la difficulté de vous

intéresser au désir qu'il aurait d'y réussir. Quoi qu'il en soit, M.

Géronimo vous aime, il me l'a dit; et n'osant vous l'avouer à vous-même,

il m'avait souvent sollicitée de vous pressentir.»

Je grondai Thérèse d'avoir refusé de rendre un service, qui, par

contre-coup, m'aurait beaucoup obligée; mais elle m'avoua franchement

que, trouvant aussi Géronimo fort à son gré et se croyant assez jolie

pour mériter quelque attention de sa part, elle n'avait travaillé

jusque-là que pour elle-même, essayant de persuader au modeste Italien

qu'il serait impossible de m'enlever au chevalier dont j'étais idolâtre.

«Et vous faites sans doute tout ce qu'il faut, mademoiselle Thérèse,

pour prouver à Fiorelli combien il serait plus avantageux pour lui

que ses voeux s'adressassent à vous?--Ah! si j'avais pu,

mademoiselle!--Comment? _Si vous l'aviez pu!_--Sans doute, ce n'est pas

un Caffardot, celui-ci! il eût été plus traitable. Mais...--Mais!

achevez.--Je vous dirai tout, mademoiselle... Cependant, soyez

tranquille: je me sacrifie... et d'ailleurs que m'en reviendra-t-il?...

Non, cela n'est pas possible... vous l'aurez, ma chère maîtresse, je le

dois pour vous, pour lui, pour moi-même...» Puis elle s'échappa les yeux

noyés de larmes, et me laissa fort étonnée, et surtout très satisfaite

de notre singulier entretien.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 75 / 155 题