Prompte négociation de Thérèse.--Entrevue.
La joie du captif qui voit compter l'argent de sa rançon et détacher ses
fers; celle du marin, lorsque, menacé du naufrage, il voit tout à coup
les vents s'apaiser et les vagues s'aplanir, approche à peine de ce que
l'importante promesse de Thérèse venait de me faire éprouver. J'étais
encore plongée dans une douce rêverie; mon âme s'égarait avec délices
dans les riantes perspectives de l'espérance, quand l'objet de ma
passion me fut annoncé.
Sylvina n'était point à la maison: le mal-être dont je me plaignais
depuis quelques jours m'avait servi de prétexte pour ne pas
l'accompagner; j'avais saisi ce moment pour parler à Thérèse de mon
amour jaloux et malheureux... Elle amenait le charmant Géronimo, qui
d'abord scrupuleux et timide ne voulait pas monter; mais ayant appris
que je serais bien aise de le recevoir, il s'était hâté de saisir une
occasion que la ponctuelle vigilance de Sylvina pouvait empêcher de
renaître.
Mon trouble fut extrême; l'Italien était à peindre dans ce charmant
embarras, qui donne un air gauche aux plus charmantes figures;
contrainte qui me sied, mais qui est cependant si intéressante pour qui
l'occasionne qu'on en est flatté, dans ces moments précieux à
l'amour-propre, de voir l'âme de l'objet qu'on aime tout entière dans
ses yeux, et suffisant à peine à admirer. A peine mon nouvel amant
pouvait-il se soutenir: il trébucha, il s'assit maladroitement, demeura
muet... et si l'adroite Thérèse n'eût frayé bientôt une route à la
conversation, de longtemps notre malaise stupide n'eût apparemment fini.
«Nous sommes plus heureux que sages, dit-elle de fort bonne grâce, vous
osez aimer, j'ai osé parler en votre faveur, et je crois que nous
n'aurons lieu ni l'un ni l'autre de nous repentir de notre témérité. Je
vous laisse et vais me mettre aux aguets.»
Après ces mots, si Thérèse ne s'était pas envolée, j'aurais peut-être
jugé à propos de faire quelques façons; mais Géronimo, tombant à mes
genoux, m'ôta tout à fait cette présence d'esprit avec laquelle une
femme se défend ordinairement, lorsqu'un tiers la fait aller plus vite
qu'elle ne se l'était proposé. Assommée de l'indiscrétion de Thérèse,
émue de la passion que me témoignait mon amant, trahie par mes propres
feux, je perdis absolument la carte. Jamais je n'avais rien vu de si
désirable que Géronimo, dans l'intéressante posture d'un amant
suppliant: je ne tenais plus contre l'impétuosité de ses caresses,
contre l'éloquence de ses expressions, qu'un organe agréable et l'accent
italien rendaient encore plus touchantes. L'amour qui pétillait dans ses
yeux, dans les vives couleurs de son charmant visage; le délire
pathétique de ses sens se communiquait aux miens; j'étais à mon tour
muette, immobile; mes mains, ma gorge étaient abandonnées à ses baisers.
Le plaisir concentré dans mon âme n'éclatait au dehors que par la
rougeur de mon visage et les oscillations précipitées de mon sein. S'il
eût osé...
A ces premiers transports, il en succéda de plus modérés; Fiorelli me
conta que, dès la première fois qu'il m'avait vue, je l'avais embrasé du
plus violent amour: «Je périssais de chagrin, ajouta-t-il, vous sachant
amoureuse d'un chevalier trop digne de vous. M. d'Aiglemont m'efface, il
est vrai, par la naissance, par mille belles qualités; mais, divine
Félicia, me permettez-vous de me mettre à certains égards au-dessus de
mon illustre rival et de prétendre seul à la couronne que mérite le plus
sensible, le plus passionné de vos adorateurs? J'avais eu de légères
inclinations avant de vous connaître; mais vous êtes ma première
passion. Que ne pouvez-vous imaginer toute la violence de mon amour!...
Que de voeux, que de projets déjà formés!... mais surtout quel supplice
que de me taire et de me sacrifier au bonheur de vous voir quelquefois
dans cette maison, la délicatesse qui rend odieuses les faveurs d'une
autre femme que celle dont on est épris! Que j'ai maudit souvent mon
étoile qui me condamnait si tyranniquement à servir celle qui était
précisément le plus puissant obstacle entre vous et moi! Vous
l'avouerai-je? Un sombre désespoir s'emparait déjà de mon coeur et me
dictait de m'arracher la vie. Argentine, qui m'est unie d'une amitié peu
commune entre parents, savait seule à quel point j'étais à plaindre et
prenait pitié de mon état. Elle m'avait promis de mettre en usage tout
ce que la nature a pu lui accorder de charmes et d'esprit pour détourner
de votre amour ce mortel fortuné qui forçait le mien au silence. Mais la
jalouse Camille, qui veut plaire exclusivement, avait déjà couché votre
chevalier sur la liste des hommes qu'elle se propose d'immoler dans
cette ville à son insatiable coquetterie. Et pendant que l'insensible
s'enorgueillit d'engager par ses prestiges un cavalier que toutes les
dames lui envient, la trop tendre Argentine aime tout de bon et se
consume pour lui. J'avais donc à la fois et le mortel ennui d'aimer sans
espérance et la douleur de voir ma chère Argentine malheureuse pour
avoir voulu me servir...»
Géronimo, que j'écoutais avec un plaisir inexprimable, allait continuer.
Mais Thérèse, accourant, nous annonça le retour de Sylvina, suivie de
notre hôtesse et de l'ami Lambert. Nous nous mîmes au clavecin et
commençâmes un duo de chant; Thérèse, assise et travaillant auprès de
nous, avait l'air de ne nous avoir point quittés. Il eût été bien
difficile à ma rivale, malgré toute sa pénétration, de deviner qu'il
venait de se passer une scène si préjudiciable à son amour.