CHAPITRE XIX

Prompte négociation de Thérèse.--Entrevue.

La joie du captif qui voit compter l'argent de sa rançon et détacher ses

fers; celle du marin, lorsque, menacé du naufrage, il voit tout à coup

les vents s'apaiser et les vagues s'aplanir, approche à peine de ce que

l'importante promesse de Thérèse venait de me faire éprouver. J'étais

encore plongée dans une douce rêverie; mon âme s'égarait avec délices

dans les riantes perspectives de l'espérance, quand l'objet de ma

passion me fut annoncé.

Sylvina n'était point à la maison: le mal-être dont je me plaignais

depuis quelques jours m'avait servi de prétexte pour ne pas

l'accompagner; j'avais saisi ce moment pour parler à Thérèse de mon

amour jaloux et malheureux... Elle amenait le charmant Géronimo, qui

d'abord scrupuleux et timide ne voulait pas monter; mais ayant appris

que je serais bien aise de le recevoir, il s'était hâté de saisir une

occasion que la ponctuelle vigilance de Sylvina pouvait empêcher de

renaître.

Mon trouble fut extrême; l'Italien était à peindre dans ce charmant

embarras, qui donne un air gauche aux plus charmantes figures;

contrainte qui me sied, mais qui est cependant si intéressante pour qui

l'occasionne qu'on en est flatté, dans ces moments précieux à

l'amour-propre, de voir l'âme de l'objet qu'on aime tout entière dans

ses yeux, et suffisant à peine à admirer. A peine mon nouvel amant

pouvait-il se soutenir: il trébucha, il s'assit maladroitement, demeura

muet... et si l'adroite Thérèse n'eût frayé bientôt une route à la

conversation, de longtemps notre malaise stupide n'eût apparemment fini.

«Nous sommes plus heureux que sages, dit-elle de fort bonne grâce, vous

osez aimer, j'ai osé parler en votre faveur, et je crois que nous

n'aurons lieu ni l'un ni l'autre de nous repentir de notre témérité. Je

vous laisse et vais me mettre aux aguets.»

Après ces mots, si Thérèse ne s'était pas envolée, j'aurais peut-être

jugé à propos de faire quelques façons; mais Géronimo, tombant à mes

genoux, m'ôta tout à fait cette présence d'esprit avec laquelle une

femme se défend ordinairement, lorsqu'un tiers la fait aller plus vite

qu'elle ne se l'était proposé. Assommée de l'indiscrétion de Thérèse,

émue de la passion que me témoignait mon amant, trahie par mes propres

feux, je perdis absolument la carte. Jamais je n'avais rien vu de si

désirable que Géronimo, dans l'intéressante posture d'un amant

suppliant: je ne tenais plus contre l'impétuosité de ses caresses,

contre l'éloquence de ses expressions, qu'un organe agréable et l'accent

italien rendaient encore plus touchantes. L'amour qui pétillait dans ses

yeux, dans les vives couleurs de son charmant visage; le délire

pathétique de ses sens se communiquait aux miens; j'étais à mon tour

muette, immobile; mes mains, ma gorge étaient abandonnées à ses baisers.

Le plaisir concentré dans mon âme n'éclatait au dehors que par la

rougeur de mon visage et les oscillations précipitées de mon sein. S'il

eût osé...

A ces premiers transports, il en succéda de plus modérés; Fiorelli me

conta que, dès la première fois qu'il m'avait vue, je l'avais embrasé du

plus violent amour: «Je périssais de chagrin, ajouta-t-il, vous sachant

amoureuse d'un chevalier trop digne de vous. M. d'Aiglemont m'efface, il

est vrai, par la naissance, par mille belles qualités; mais, divine

Félicia, me permettez-vous de me mettre à certains égards au-dessus de

mon illustre rival et de prétendre seul à la couronne que mérite le plus

sensible, le plus passionné de vos adorateurs? J'avais eu de légères

inclinations avant de vous connaître; mais vous êtes ma première

passion. Que ne pouvez-vous imaginer toute la violence de mon amour!...

Que de voeux, que de projets déjà formés!... mais surtout quel supplice

que de me taire et de me sacrifier au bonheur de vous voir quelquefois

dans cette maison, la délicatesse qui rend odieuses les faveurs d'une

autre femme que celle dont on est épris! Que j'ai maudit souvent mon

étoile qui me condamnait si tyranniquement à servir celle qui était

précisément le plus puissant obstacle entre vous et moi! Vous

l'avouerai-je? Un sombre désespoir s'emparait déjà de mon coeur et me

dictait de m'arracher la vie. Argentine, qui m'est unie d'une amitié peu

commune entre parents, savait seule à quel point j'étais à plaindre et

prenait pitié de mon état. Elle m'avait promis de mettre en usage tout

ce que la nature a pu lui accorder de charmes et d'esprit pour détourner

de votre amour ce mortel fortuné qui forçait le mien au silence. Mais la

jalouse Camille, qui veut plaire exclusivement, avait déjà couché votre

chevalier sur la liste des hommes qu'elle se propose d'immoler dans

cette ville à son insatiable coquetterie. Et pendant que l'insensible

s'enorgueillit d'engager par ses prestiges un cavalier que toutes les

dames lui envient, la trop tendre Argentine aime tout de bon et se

consume pour lui. J'avais donc à la fois et le mortel ennui d'aimer sans

espérance et la douleur de voir ma chère Argentine malheureuse pour

avoir voulu me servir...»

Géronimo, que j'écoutais avec un plaisir inexprimable, allait continuer.

Mais Thérèse, accourant, nous annonça le retour de Sylvina, suivie de

notre hôtesse et de l'ami Lambert. Nous nous mîmes au clavecin et

commençâmes un duo de chant; Thérèse, assise et travaillant auprès de

nous, avait l'air de ne nous avoir point quittés. Il eût été bien

difficile à ma rivale, malgré toute sa pénétration, de deviner qu'il

venait de se passer une scène si préjudiciable à son amour.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 76 / 155 题