Peu intéressant, mais nécessaire.
Un hasard heureux me vengea sur-le-champ de la musique française, à qui
je venais de jurer une haine immortelle. A peine avais-je essuyé des
disgrâces à son occasion, qu'elle reçut un violent échec, dans cette
même ville, regardée jusque-là comme le plus impénétrable de ses
retranchements.
La comédie était mauvaise, et par conséquent peu suivie: il passa une
troupe d'excellents bouffons italiens qui, revenant d'Angleterre et
retournant dans leur pays, se trouvèrent à manquer d'argent; le
directeur eut le bon sens et la hardiesse de les engager. On cria
d'abord _à l'horreur, à la profanation_; cependant, on voulut les
entendre, quelques-uns par curiosité, le plus grand nombre avec
l'intention de les trouver pitoyables et de les écraser sous le poids
d'une puissante critique. Mais tel est l'ascendant du beau sur la cabale
que beaucoup de spectateurs furent d'abord entraînés par cette nouvelle
musique, vive, pittoresque, et que la faction qui se proposait de la
siffler perdit beaucoup de ses membres. On était étonné de ne rien
perdre de ce que rendaient des gens dont on n'entendait pas la langue.
Tout était peint; les chants séduisaient; une exécution nette,
moelleuse, soutenait l'attention et faisait craindre la fin des
morceaux. Le concert de M. Criardet alla tout de travers, ses belles
fugues déchurent de moitié. L'amour de la vérité me force à dire
qu'ayant mis en parallèle les croquis de musique du répertoire des
Italiens avec les tableaux surchargés de nos grands maîtres, quelques
personnes raisonnables osèrent donner la préférence aux premiers. Le
président tomba malade de chagrin et des mouvements infinis qu'il
s'était donnés pour empêcher le schisme. Mlle Éléonore, qui cessait
d'être aux yeux de ses concitoyens la première chanteuse de l'univers,
fit de cette injustice le prétexte de ses mortels ennuis.
La nouvelle troupe avait un excellent orchestre; le chevalier s'en
servit et mit sur pied un concert qui aurait fait tomber à plat celui de
M. Criardet, si l'on se fût soucié d'enrôler tous les transfuges. Mais
il y avait un choix à faire. On se garda bien de s'associer une foule
d'imbéciles qui s'offraient, les uns par air, d'autres avec des
intentions suspectes. On n'admit qu'un petit nombre d'amateurs de bon
sens, dont les connaissances et les voyages avaient épuré le goût et qui
ne ressemblaient en rien à leurs ridicules compatriotes. Il est vrai que
ces honnêtes gens déchirés, tympanisés, haïs de la demi-bonne compagnie,
étaient peu répandus, mais ils avaient le bonheur de se suffire, et les
vains clabaudages de leurs détracteurs, loin de les mettre en souci,
tournaient, au contraire, au profit de leurs amusements.
L'oncle et le neveu étaient fort goûtés de cette coterie. Le suffrage
unanime dont elle honora mon talent, répara bientôt le tort que pouvait
m'avoir fait le jugement partial de Criardet et du président. Je fus
accueillie partout, et en dépit des gens qui disaient avec dédain:
_Qu'est-ce que c'est que ces femmes-là? Fi! comment peut-on les voir?_
nous étions, Sylvina et moi, de tous les plaisirs.
Autant nous étions détestées des femmes, autant le chevalier l'était de
certains hommes; Lambert de certains autres et monseigneur de toute la
dévotion. Cependant, il était impossible d'entamer ce prélat. Rigoureux
observateur des moindres bienséances de son état, exact à ses fonctions,
grave en apparence, fort religieux, ayant, en un mot, tous les dehors
que les gens en place doivent au public, le peuple le prenait pour un
saint; mais les cafards enrageaient de ne pouvoir ni le gouverner, ni se
plaindre de lui. Personne ne savait mieux porter son masque; il ne le
quittait qu'avec ses vrais amis; alors nous retrouvions toujours dans
monseigneur l'homme du monde, l'homme adorable; et il était en effet
l'homme adoré.