CHAPITRE XVII

Peu intéressant, mais nécessaire.

Un hasard heureux me vengea sur-le-champ de la musique française, à qui

je venais de jurer une haine immortelle. A peine avais-je essuyé des

disgrâces à son occasion, qu'elle reçut un violent échec, dans cette

même ville, regardée jusque-là comme le plus impénétrable de ses

retranchements.

La comédie était mauvaise, et par conséquent peu suivie: il passa une

troupe d'excellents bouffons italiens qui, revenant d'Angleterre et

retournant dans leur pays, se trouvèrent à manquer d'argent; le

directeur eut le bon sens et la hardiesse de les engager. On cria

d'abord _à l'horreur, à la profanation_; cependant, on voulut les

entendre, quelques-uns par curiosité, le plus grand nombre avec

l'intention de les trouver pitoyables et de les écraser sous le poids

d'une puissante critique. Mais tel est l'ascendant du beau sur la cabale

que beaucoup de spectateurs furent d'abord entraînés par cette nouvelle

musique, vive, pittoresque, et que la faction qui se proposait de la

siffler perdit beaucoup de ses membres. On était étonné de ne rien

perdre de ce que rendaient des gens dont on n'entendait pas la langue.

Tout était peint; les chants séduisaient; une exécution nette,

moelleuse, soutenait l'attention et faisait craindre la fin des

morceaux. Le concert de M. Criardet alla tout de travers, ses belles

fugues déchurent de moitié. L'amour de la vérité me force à dire

qu'ayant mis en parallèle les croquis de musique du répertoire des

Italiens avec les tableaux surchargés de nos grands maîtres, quelques

personnes raisonnables osèrent donner la préférence aux premiers. Le

président tomba malade de chagrin et des mouvements infinis qu'il

s'était donnés pour empêcher le schisme. Mlle Éléonore, qui cessait

d'être aux yeux de ses concitoyens la première chanteuse de l'univers,

fit de cette injustice le prétexte de ses mortels ennuis.

La nouvelle troupe avait un excellent orchestre; le chevalier s'en

servit et mit sur pied un concert qui aurait fait tomber à plat celui de

M. Criardet, si l'on se fût soucié d'enrôler tous les transfuges. Mais

il y avait un choix à faire. On se garda bien de s'associer une foule

d'imbéciles qui s'offraient, les uns par air, d'autres avec des

intentions suspectes. On n'admit qu'un petit nombre d'amateurs de bon

sens, dont les connaissances et les voyages avaient épuré le goût et qui

ne ressemblaient en rien à leurs ridicules compatriotes. Il est vrai que

ces honnêtes gens déchirés, tympanisés, haïs de la demi-bonne compagnie,

étaient peu répandus, mais ils avaient le bonheur de se suffire, et les

vains clabaudages de leurs détracteurs, loin de les mettre en souci,

tournaient, au contraire, au profit de leurs amusements.

L'oncle et le neveu étaient fort goûtés de cette coterie. Le suffrage

unanime dont elle honora mon talent, répara bientôt le tort que pouvait

m'avoir fait le jugement partial de Criardet et du président. Je fus

accueillie partout, et en dépit des gens qui disaient avec dédain:

_Qu'est-ce que c'est que ces femmes-là? Fi! comment peut-on les voir?_

nous étions, Sylvina et moi, de tous les plaisirs.

Autant nous étions détestées des femmes, autant le chevalier l'était de

certains hommes; Lambert de certains autres et monseigneur de toute la

dévotion. Cependant, il était impossible d'entamer ce prélat. Rigoureux

observateur des moindres bienséances de son état, exact à ses fonctions,

grave en apparence, fort religieux, ayant, en un mot, tous les dehors

que les gens en place doivent au public, le peuple le prenait pour un

saint; mais les cafards enrageaient de ne pouvoir ni le gouverner, ni se

plaindre de lui. Personne ne savait mieux porter son masque; il ne le

quittait qu'avec ses vrais amis; alors nous retrouvions toujours dans

monseigneur l'homme du monde, l'homme adorable; et il était en effet

l'homme adoré.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 74 / 155 题