CHAPITRE XVI

Comment l'objet de mon voyage est manqué.

Le président ne fut pas plus tôt de retour avec sa famille que nous

eûmes sa visite. Il me présenta M. Criardet, le maître de musique du

concert, artiste sexagénaire, dont la vaste perruque à la grenadière,

annonçait l'antique talent. Ce grand personnage était suivi d'un

_ex-enfant de choeur_ qui succombait sous le poids d'une douzaine

d'_in-folio_ de musique. C'étaient tous les vieux opéras français et

d'admirables _cantates_ de différents maîtres. Je pâlis à la vue de ce

grimoire, dont il me fut prescrit de faire désormais mon unique étude,

afin d'être bientôt en état d'enchanter mes auditeurs. Il ne s'agissait

plus ici de ce qui pouvait m'être familier: la musique italienne n'avait

aucun accès dans ce pays ennemi des innovations. Elle y était traitée de

_frédons_, de _papillotage_; on niait qu'elle _fût chantante_, qu'elle

_pût peindre, émouvoir_. On n'y avait pas plus d'indulgence pour cette

musique bâtarde, à la mode depuis quelques années, qui prend aussi le

nom d'_italienne_ à la faveur de quelques plumes arrachées au paon et

dont ce geai maussade essaie maladroitement de se revêtir. Cette

sévérité propre à garantir de la contagion du mauvais goût m'aurait paru

raisonnable si la prévention des amateurs avait été fondée sur des

connaissances éclairées; mais comme elle ne l'était que sur un respect

fanatique pour le genre prétendu national, je méprisai fort leur

entêtement et j'eus un pressentiment sûr du peu de succès qu'aurait mon

talent dans une ville où la musique française était une espèce de

religion.

En effet, accoutumée à la musique mesurée, phrasée, aux roulades, aux

traits saillants et légers, je ne vins point à bout de saisir les

beautés du genre établi. J'étais sottement fidèle à la mesure; je

n'avais pas assez de _timbre_, j'éclatais de rire au milieu d'un _ah!_

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le président et M. Criardet y perdaient leur science. Ils m'excédaient;

je les envoyais paître; un jour, enfin, monseigneur survint pendant

qu'on me persécutait pour me faire brailler _Ah! que ma voix me devient

chère_, etc., tandis que je maudissais le malheur d'en avoir une qui

m'exposait à tant d'ennuis. Monseigneur, qui haïssait la musique

française, et surtout les pédants, mit M. Criardet à la porte, lava la

tête au président, lui soutint que mon chant était fait pour plaire

partout ailleurs que dans une ville barbare, digne patrie de l'ignorance

et du mauvais goût, et conclut en assurant qu'il ne souffrirait pas que

je débutasse au concert, dût-il payer le dédit de mon engagement, ou

faire venir à ses frais, pour me remplacer, quelque vétérane des choeurs

de l'Opéra.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 73 / 155 题