CHAPITRE XII

Trait d'esprit et de charité de la part du chevalier.

D'Aiglemont était un espiègle, mais il avait le coeur excellent. Il ne

vit donc point sans émotion le désespoir de notre hôte; et sur l'heure

il forma le projet de réparer, autant que cela se pourrait, le mal qui

résultait de notre folle plaisanterie.--«Ne vous affligez pas, monsieur,

dit-il au président, j'entrevois de tout ceci de la fourberie, et je

gagerais que mademoiselle votre fille est innocente, malgré les

apparences qui semblent déposer contre sa vertu. Laissant à part la

prévention où tout le monde doit être en faveur d'une personne bien née

et élevée par des parents respectables, je m'attache au fait seul, et je

soutiens que cette culotte égarée chez elle ne peut s'y trouver que par

quelque perfide manoeuvre de la part, sans doute, de celui à qui elle

appartient. Un homme à bonnes fortunes, quelque distrait qu'il soit,

n'oublie jamais sa culotte. Encore une fois, monsieur, il y a là-dessous

quelque noirceur; et si vous m'en donnez la permission, je me fais fort

d'éclaicir ce mystère d'iniquité. Souffrez que j'entretienne un moment

en particulier Mlle Éléonore... mais non, soyez vous-même témoin de

notre entretien, et tenez-vous pour dit que bientôt vous serez

tranquillisé et vengé.»

Je connaissais le chevalier incapable de nous compromettre; mais je n'en

étais pas moins étonnée de son effronterie, et je ne concevais pas

comment il osait se mêler d'arranger une affaire où lui même avait les

plus grands torts. Cependant, ayant un but, il vint à bout d'y conduire

heureusement sa difficile entreprise.

Les éclaircissements entre lui, le président, Éléonore et Caffardot se

passèrent sans témoins; mais voici le compte qu'il nous en rendit dans

la voiture, lorsque nous eûmes pris congé de la ridicule famille. C'est

encore le chevalier qui va parler.

--«Nous sommes retournés, le cher père et moi, chez la malheureuse

Éléonore, que nous avons trouvée en larmes.--Rassurez-vous,

mademoiselle, lui ai-je dit avec une consolante douceur, soyez persuadée

que monsieur votre père est trop judicieux pour prendre le change: il ne

doute nullement de votre innocence, et de même, loin de vous accuser le

moins du monde, toute la maison se plaint et crie vengeance contre un

scélérat qui vous a fait l'injure la plus atroce. Reposez-vous sur moi

du soin de vous faire la réparation solennelle qui vous est due; mais

expliquez-vous, décidez sur-le-champ du sort de l'imposteur: doit il

expirer sous nos coups, ou prenez-vous assez d'intérêt à lui pour que

vous daigniez le sauver en l'élevant au rang de votre époux?--Ni l'un ni

l'autre, monsieur, a répondu l'indolente Éléonore, qui, m'ayant

attentivement regardé pendant que je parlais, s'était un peu rassurée,

sentant que je lui fournissais un moyen de se disculper, non, monsieur,

une punition proportionnée à la perfidie de Caffardot ne manquerait pas

d'ajouter au scandale. Sait-on d'ailleurs, après l'indigne manière dont

il vient de se venger de n'avoir pu me séduire, à quel excès il pourrait

encore se porter, plus irrité? Qu'il vive!... Mais j'en jure devant mon

père, devant vous, monsieur, de qui je reçois dans ce moment des preuves

d'intérêt qui me permettent de vous nommer notre véritable ami, je jure,

dis-je, que jamais l'infâme Caffardot ne sera mon époux; hélas! je n'ai

qu'une faute à déplorer: c'est d'avoir caché trop longtemps à mes

tendres parents les vues abominables que le suborneur couvrait du voile

hypocrite de la dévotion. Depuis plus d'une année il ne cessait de me

tendre des pièges. J'espérais toujours que, cédant enfin à ses propres

remords et corrigé par l'exemple de l'honneur que lui donnait ma

résistance, il renoncerait enfin à ses damnables projets; mais je me

suis abusée!... et qu'il m'en coûte cher aujourd'hui!--Nouveau torrent

de larmes... délire de douleur.

«Je voyais le bon papa prêt à fondre en larmes; j'ai pensé que les

miennes, ou du moins le semblant d'en répandre, produirait un admirable

effet dans cette importante conjoncture. J'ai donc détourné la tête, et

tirant mon mouchoir, j'ai caché mon visage, riant d'aussi bon coeur que

les autres pouvaient me soupçonner de pleurer et pleuraient réellement

eux-mêmes. Le sensible président serrait dans ses bras sa vertueuse

progéniture; Éléonore jouait son rôle avec beaucoup de majesté. Je n'y

tenais plus; je me suis emparé de la culotte, et sortant brusquement de

la chambre j'ai feint un emportement qui pouvait signifier que j'allais

confondre Caffardot et le punir de sa lâche imposture.--Arrêtez-le, mon

père, s'est écriée la généreuse Éléonore, courez, empêchez le sang de

couler...--Mais je suis alerte; en deux sauts j'étais loin du président,

et je me suis rendu sans obstacle à la chambre du dévot suborneur.»

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 69 / 155 题