CHAPITRE XI

Aubades. Fâcheux réveil d'Éléonore.

Le lecteur peut être impatient d'apprendre ce qui arriva de la culotte

de Caffardot, si méchamment installée chez l'innocente Éléonore; je

supprime, pour le satisfaire, les détails de ce qui put encore se passer

entre le somnambule et moi.

Nous fûmes d'avis qu'il fallait attirer, sans affectation, le plus de

monde que l'on pourrait à l'appartement de la belle avant qu'il y fît

jour. A l'ouverture des volets, une culotte rouge, vue de tous les yeux,

devait produire un effet admirable. Il ne s'agissait, pour amener ce

grand coup de théâtre, que d'éveiller de bonne heure M. le président et

de lui proposer de surprendre agréablement les dames par de petites

aubades à leurs portes. Le chevalier jouant du violon et le président de

la basse de viole, le galant vieillard ne pouvait manquer de goûter

l'heureuse idée de cet _éveil_ romanesque.

En conséquence, d'Aiglemont se rendit de bonne heure chez notre hôte

avec son violon; la triste basse de viole fut tirée de son étui

poudreux: on répéta quelques vaudevilles surannés et l'on se mit en

marche. Sylvina fut gratifiée la première d'une _forlane_, d'une

_gavotte_ et de deux _courantes_, le tout avec des sourdines, par

respect pour le sommeil de la grave présidente, dont l'appartement était

contigu. Ensuite les musiciens et Sylvina, qui s'était aussitôt levée,

vinrent à ma porte. Je les attendais et ne laissai jouer que le temps

qu'il fallait pour ne point paraître prévenue. Je grossis bientôt leur

bande avec Lambert, qui, se mêlant aussi de musique et jouant

passablement de la flûte, venait se joindre aux concertants. Bientôt

toute la maison fut à notre suite, excepté la présidente, Éléonore et

Caffardot; en un mot, nous étions très nombreux quand nous nous

présentâmes à la porte de la chambre où reposait la tendre amante de

Saint-Jean, _la divine Cloé_.

Arrivés sans bruit, nous débutâmes par le fameux air _des Sauvages_, sur

lequel je savais par bonheur un _amphigouri_, qui répondait

merveilleusement à l'envie que j'avais de berner la chère Éléonore, et

non de la divertir. L'honnête président, admirateur de l'artiste à qui

l'on doit le sublime morceau que nous exécutions, était seul de bonne

foi: possédant cette pièce à fond, il raclait littéralement la basse

continue avec le plus fervent enthousiasme. Aussitôt que l'air fut

achevé, le chevalier ouvrit, criant à tue-tête: _Forêts paisibles_; à

quoi le cher père ne manqua pas de répliquer par une partie du choeur.

Quant à moi, je continuais à chanter mes paroles burlesques, Lambert

s'époumonnait en soufflant dans sa flûte; le tout faisait un charivari

qui m'aurait considérablement amusée si je n'avais pas eu la perspective

d'un amusement encore plus intéressant.

Ce fut le président lui même qui courut aux volets et fit jour. Les

chants cessèrent subitement à l'aspect de la culotte; le chevalier et

moi jouâmes à ravir l'étonnement; je tournai le dos, d'Aiglemont toussa,

Sylvina parut stupéfaite, ainsi que Lambert et les autres spectateurs.

Le président était à peindre, ayant passé tout à coup d'un enjouement,

un peu fou pour son âge, à la colère la plus terrible. Tous les yeux,

fixés à la fois sur la culotte, guidèrent sur ce fatal objet ceux de la

malheureuse Éléonore. Sa confusion ne peut se décrire. Nous nous hâtâmes

de sortir à travers une foule de curieux, parmi lesquels la perfide

Thérèse, se comportant à merveille, n'avait pas l'air d'avoir la moindre

part à l'événement. Le chevalier emmena le président demi-mort, ferma la

porte et s'empara de la clef, pour empêcher ce père irrité de revenir

sur ses pas faire quelque mauvais traitement à sa coupable fille.

Cependant la culotte était demeurée, et celui à qui elle manquait ne

passait pas lui-même des instants moins cruels qu'Éléonore, que ce

trophée de libertinage venait de compromettre si publiquement.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 68 / 155 题