C'est le chevalier qui parle.
«Le funeste président nous faisant visiter tous les recoins de sa
maison, avec autant d'exactitude que si nous eussions été un détachement
de maréchaussée, commandé pour y déterrer quelque malfaiteur, avait
annoncé la pièce où nous sommes maintenant comme l'appartement de sa
fille, et celle d'en haut, où je suis venu m'égarer, comme l'une des
chambres qu'il donne aux étrangers, en attendant que le premier soit en
état. La droite est pour les femmes, les hommes sont de l'autre côté.
Ayant bien mis cette distribution dans ma tête, assuré d'ailleurs que
Sylvina devait occuper au-dessous le bel appartement et présumant en
conséquence que tu coucherais nécessairement dans une chambre où il n'y
aurait qu'un lit, il me semblait que rien ne pouvait s'opposer au
bonheur de passer la nuit avec toi; je suis donc parti pour le quartier
des femmes, dès que j'ai présumé que tout le monde pouvait à peu près
dormir. J'ai porté la main sur plusieurs serrures; enfin j'ai trouvé la
clef dans l'une, j'ai ouvert. Quelqu'un dormait, mais au bruit que j'ai
fait, on s'est éveillé... J'hésitais.--_Entre donc, Saint-Jean_, a dit
très distinctement une voix que j'ai reconnue tout de suite pour celle
d'Éléonore; alors il m'est venu l'idée la plus folle. La répugnance de
passer pour Saint-Jean et la curiosité de voir quel micmac allait naître
de ma visite m'ont fait commencer sur l'heure le rôle de somnambule, et
sans répondre à la voix, je me suis mis à déclamer assez bas.--Jardin
délicieux où la divine Cloé vient chaque matin disputer à la rose et au
jasmin le prix de la fraîcheur... Lieux enchantés où le serment d'un
amour à l'épreuve des siècles précéda le voeu que nous prononçâmes au
pied des autels... (Je me suis assis). Fontaine plus limpide que celle
de Vaucluse! Cristal, où mon épouse chérie...--Ah çà, Saint-Jean, a
interrompu la voix, voilà qui est très bien, mais c'est assez de ces
gentillesses; dis-moi par quel heureux hasard...--Le hasard n'eut point
de part à mon choix, il fut forcé dès que je vis sa prunelle plus
éclatante que l'étoile du matin.--Ah! ah! monsieur Saint-Jean, vous
faites votre agréable! où donc avez-vous puisé tant d'esprit?--Personne
n'en a comme elle. Phébus, jaloux de ses moindres paroles, se couvre
d'un nuage pâle dès qu'elle ouvre la bouche... Adorable épouse! divine
Cloé...»--Laisse-moi rire, mon d'Aiglemont, dis-je à l'aimable fou, dont
le poids délicieux gênait le jeu de ma poitrine, je n'y tiens plus: _le
soleil qui s'obscurcit, le temps qui se couvre, dès que Cloé se met à
parler!_ Cela est trop extravagant... mais que veux-tu faire? oui, je
sens que tu es désenchanté; à la bonne heure; cependant, pour ta
pénitence, tu patienteras jusqu'à ce que tu m'aies achevé ton récit,
nous verrons après; sois sage et conte.
«--Mis au fait par l'apostrophe d'Éléonore à Saint-Jean, tu penses bien
que je me suis mis à mon aise. J'ai profité de la première invitation,
qui est encore échappée à la belle, pour courir à son lit, disant:
Qu'entends-je? Elle est déjà sous ce berceau de chèvrefeuille! les sons
de sa voix mélodieuse ont frappé mon oreille!... Ah! chère épouse!...
C'est toi!... C'est elle-même... Hélas! après une si longue absence...
tes bras se refusent à ceux d'un époux chéri!... O amour, ô hyménée!
venez éclairer de vos brillants flambeaux les yeux de Cloé, qui
méconnaissent le plus tendre des époux.
«Soit qu'Éléonore ait eu l'esprit assez présent pour sentir tout le
parti qu'on peut tirer d'un somnambule, soit qu'un tempérament dominant
ne lui ait pas permis de refuser une occasion, peut-être dangereuse,
elle n'a fait aucun effort pour m'empêcher de partager son lit.
Cependant il n'était plus possible qu'elle me prît pour Saint-Jean, dont
elle doit sans doute connaître la voix. Je ne déguisais point la mienne.
J'ai fait les choses en galant homme; et ne voulant pas mettre la belle
à mal sans être assuré de son parfait consentement, j'ai débuté, au lit,
par tourner le dos, comme pour dormir. Quelques minutes après, j'ai fait
semblant de ronfler. Bientôt Éléonore s'est levée. Je m'apprêtais à
m'esquiver, craignant qu'elle n'allât appeler du secours, mais prudente,
ennemie de l'éclat, elle ne voulait que fermer la porte et mettre les
verrous, de peur sans doute qu'il ne vînt plus de monde qu'il ne lui en
fallait. Après cette sage précaution, elle s'est recouchée, et voici ce
que j'ai jugé à propos d'ajouter à mes folies:--Cesse de t'abuser,
divine Cloé. Quelle que soit la beauté de l'incomparable Éléonore, rien
ne peut combattre dans mon coeur ton image adorée; en vain cette auguste
princesse est la rivale de Minerve et de Diane, toi seule as le prix...
Je ne disconviens pas que mes yeux éblouis, mon oreille enchantée... Tu
surprends ma rougeur, céleste Cloé? pardonne, je suis coupable... Mais
que dis-je? je ne le suis plus. Tes charmes divins détruisent une
illusion passagère... Permets-moi seulement de répéter une dernière fois
que si je n'étais l'amant et l'époux de Cloé, je ne pourrais vivre que
pour Éléonore.»
Après une pause dont nous avions besoin tous deux, pour soulager notre
envie de rire, le chevalier me dit encore qu'il s'était payé deux fois
de ses éloges et qu'Éléonore avait fait très savamment la Cloé.
Qu'ensuite, comme il faisait de nouveau semblant de dormir, elle l'avait
tiraillé doucement, afin de se défaire de lui, s'il était possible, sans
l'éveiller; qu'il s'était prêté à tout, soutenant avec beaucoup de
vraisemblance le rôle de somnambule, et qu'on l'avait enfin attiré vers
la porte. Thérèse s'était trouvée là précisément comme Éléonore ouvrait.
Le chevalier, par pure malice, avait recommencé ses monologues, sans
rentrer, sans sortir, le tout pour prolonger l'embarras de la divine
Cloé. Thérèse avait profité d'un moment favorable pour se glisser dans
la chambre et poser la culotte sur un fauteuil voisin du lit. Puis,
laissant le chevalier continuer sa comédie, elle était revenue vers moi;
par bonheur, lorsqu'elle était retournée, le somnambule n'avait pas
encore pris le parti de la retraite. Celui-ci, sentant qu'une main
féminine s'emparait de lui dans les ténèbres, s'était laissé conduire.
Thérèse l'avait mis au fait en chemin; puis, le laissant à la porte de
la chambre, elle s'en était allée, par discrétion, attendre le jour
quelque part, ne manquant pas de connaissances dans une maison où elle
avait servi.