CHAPITRE X

C'est le chevalier qui parle.

«Le funeste président nous faisant visiter tous les recoins de sa

maison, avec autant d'exactitude que si nous eussions été un détachement

de maréchaussée, commandé pour y déterrer quelque malfaiteur, avait

annoncé la pièce où nous sommes maintenant comme l'appartement de sa

fille, et celle d'en haut, où je suis venu m'égarer, comme l'une des

chambres qu'il donne aux étrangers, en attendant que le premier soit en

état. La droite est pour les femmes, les hommes sont de l'autre côté.

Ayant bien mis cette distribution dans ma tête, assuré d'ailleurs que

Sylvina devait occuper au-dessous le bel appartement et présumant en

conséquence que tu coucherais nécessairement dans une chambre où il n'y

aurait qu'un lit, il me semblait que rien ne pouvait s'opposer au

bonheur de passer la nuit avec toi; je suis donc parti pour le quartier

des femmes, dès que j'ai présumé que tout le monde pouvait à peu près

dormir. J'ai porté la main sur plusieurs serrures; enfin j'ai trouvé la

clef dans l'une, j'ai ouvert. Quelqu'un dormait, mais au bruit que j'ai

fait, on s'est éveillé... J'hésitais.--_Entre donc, Saint-Jean_, a dit

très distinctement une voix que j'ai reconnue tout de suite pour celle

d'Éléonore; alors il m'est venu l'idée la plus folle. La répugnance de

passer pour Saint-Jean et la curiosité de voir quel micmac allait naître

de ma visite m'ont fait commencer sur l'heure le rôle de somnambule, et

sans répondre à la voix, je me suis mis à déclamer assez bas.--Jardin

délicieux où la divine Cloé vient chaque matin disputer à la rose et au

jasmin le prix de la fraîcheur... Lieux enchantés où le serment d'un

amour à l'épreuve des siècles précéda le voeu que nous prononçâmes au

pied des autels... (Je me suis assis). Fontaine plus limpide que celle

de Vaucluse! Cristal, où mon épouse chérie...--Ah çà, Saint-Jean, a

interrompu la voix, voilà qui est très bien, mais c'est assez de ces

gentillesses; dis-moi par quel heureux hasard...--Le hasard n'eut point

de part à mon choix, il fut forcé dès que je vis sa prunelle plus

éclatante que l'étoile du matin.--Ah! ah! monsieur Saint-Jean, vous

faites votre agréable! où donc avez-vous puisé tant d'esprit?--Personne

n'en a comme elle. Phébus, jaloux de ses moindres paroles, se couvre

d'un nuage pâle dès qu'elle ouvre la bouche... Adorable épouse! divine

Cloé...»--Laisse-moi rire, mon d'Aiglemont, dis-je à l'aimable fou, dont

le poids délicieux gênait le jeu de ma poitrine, je n'y tiens plus: _le

soleil qui s'obscurcit, le temps qui se couvre, dès que Cloé se met à

parler!_ Cela est trop extravagant... mais que veux-tu faire? oui, je

sens que tu es désenchanté; à la bonne heure; cependant, pour ta

pénitence, tu patienteras jusqu'à ce que tu m'aies achevé ton récit,

nous verrons après; sois sage et conte.

«--Mis au fait par l'apostrophe d'Éléonore à Saint-Jean, tu penses bien

que je me suis mis à mon aise. J'ai profité de la première invitation,

qui est encore échappée à la belle, pour courir à son lit, disant:

Qu'entends-je? Elle est déjà sous ce berceau de chèvrefeuille! les sons

de sa voix mélodieuse ont frappé mon oreille!... Ah! chère épouse!...

C'est toi!... C'est elle-même... Hélas! après une si longue absence...

tes bras se refusent à ceux d'un époux chéri!... O amour, ô hyménée!

venez éclairer de vos brillants flambeaux les yeux de Cloé, qui

méconnaissent le plus tendre des époux.

«Soit qu'Éléonore ait eu l'esprit assez présent pour sentir tout le

parti qu'on peut tirer d'un somnambule, soit qu'un tempérament dominant

ne lui ait pas permis de refuser une occasion, peut-être dangereuse,

elle n'a fait aucun effort pour m'empêcher de partager son lit.

Cependant il n'était plus possible qu'elle me prît pour Saint-Jean, dont

elle doit sans doute connaître la voix. Je ne déguisais point la mienne.

J'ai fait les choses en galant homme; et ne voulant pas mettre la belle

à mal sans être assuré de son parfait consentement, j'ai débuté, au lit,

par tourner le dos, comme pour dormir. Quelques minutes après, j'ai fait

semblant de ronfler. Bientôt Éléonore s'est levée. Je m'apprêtais à

m'esquiver, craignant qu'elle n'allât appeler du secours, mais prudente,

ennemie de l'éclat, elle ne voulait que fermer la porte et mettre les

verrous, de peur sans doute qu'il ne vînt plus de monde qu'il ne lui en

fallait. Après cette sage précaution, elle s'est recouchée, et voici ce

que j'ai jugé à propos d'ajouter à mes folies:--Cesse de t'abuser,

divine Cloé. Quelle que soit la beauté de l'incomparable Éléonore, rien

ne peut combattre dans mon coeur ton image adorée; en vain cette auguste

princesse est la rivale de Minerve et de Diane, toi seule as le prix...

Je ne disconviens pas que mes yeux éblouis, mon oreille enchantée... Tu

surprends ma rougeur, céleste Cloé? pardonne, je suis coupable... Mais

que dis-je? je ne le suis plus. Tes charmes divins détruisent une

illusion passagère... Permets-moi seulement de répéter une dernière fois

que si je n'étais l'amant et l'époux de Cloé, je ne pourrais vivre que

pour Éléonore.»

Après une pause dont nous avions besoin tous deux, pour soulager notre

envie de rire, le chevalier me dit encore qu'il s'était payé deux fois

de ses éloges et qu'Éléonore avait fait très savamment la Cloé.

Qu'ensuite, comme il faisait de nouveau semblant de dormir, elle l'avait

tiraillé doucement, afin de se défaire de lui, s'il était possible, sans

l'éveiller; qu'il s'était prêté à tout, soutenant avec beaucoup de

vraisemblance le rôle de somnambule, et qu'on l'avait enfin attiré vers

la porte. Thérèse s'était trouvée là précisément comme Éléonore ouvrait.

Le chevalier, par pure malice, avait recommencé ses monologues, sans

rentrer, sans sortir, le tout pour prolonger l'embarras de la divine

Cloé. Thérèse avait profité d'un moment favorable pour se glisser dans

la chambre et poser la culotte sur un fauteuil voisin du lit. Puis,

laissant le chevalier continuer sa comédie, elle était revenue vers moi;

par bonheur, lorsqu'elle était retournée, le somnambule n'avait pas

encore pris le parti de la retraite. Celui-ci, sentant qu'une main

féminine s'emparait de lui dans les ténèbres, s'était laissé conduire.

Thérèse l'avait mis au fait en chemin; puis, le laissant à la porte de

la chambre, elle s'en était allée, par discrétion, attendre le jour

quelque part, ne manquant pas de connaissances dans une maison où elle

avait servi.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 67 / 155 题