Rapport de Thérèse et ce qu'elle fit pour prouver qu'elle ne mentait
pas.
La téméraire soubrette demeura beaucoup plus longtemps que je ne m'y
attendais, et j'étais déjà fort inquiète de son retard, quand je
l'entendis enfin rire dans le corridor et parler; je crus qu'elle était
avec quelqu'un: cependant elle rentra seule. Pressée de la plus vive
curiosité, je lui fis cent questions. Mais, sans y répondre et riant par
éclats, la folle ne cessait de répéter: _Ah! la plaisante aventure! la
bonne folie! le drôle de corps!_ Je perdais patience. A la fin pourtant,
j'appris que ces ris immodérés étaient occasionnés par la plus
singulière scène du monde, qui se passait à l'heure même dans la chambre
d'Éléonore, et dont la porteuse de culotte venait d'entendre une
partie.--«M. le chevalier, dit l'évaporée, s'interrompant à chaque mot
pour éclater de rire, M. le chevalier est là-haut... chez la divine
Éléonore, à qui il tient, je ne sais sous quel prétexte, les propos les
plus originaux. Je défie l'homme le mieux ivre, le plus facétieux
histrion, d'imaginer un amphigouri pareil à celui qu'il débite. Il a
cependant passé la nuit avec la chère demoiselle, rien n'est plus
évident... Tout ce qu'il dit y a rapport. Ils ont couché ensemble,
mademoiselle! Cela est clair. Comment trouvez-vous la chose? Et qui
diable ne rirait pas d'une découverte pareille?»--Mais, interrompis-je,
êtes-vous bien sûre, Thérèse...--Tout à fait sûre, mademoiselle.--Que ce
soit le chevalier?»--Ah! c'est bien lui-même; peut-on méconnaître son
joli son de voix? il traite Mlle Éléonore d'épouse chérie, d'adorable
déité.»--Vous extravaguez, ma mie Thérèse, dis-je un peu piquée, mais ne
pouvant encore croire un conte qui, selon moi, n'avait pas la moindre
vraisemblance.--Eh! parbleu, mademoiselle, répliqua-t-elle en continuant
ses ris, si vous doutez que ce que je dis soit vrai, donnez-vous la
peine de vous lever et de me suivre, vous verrez...--Non, il y aurait un
autre moyen...
Je n'eus pas le temps d'achever. Thérèse avait de l'esprit, elle devina
ce que j'hésitais à lui proposer, partit et ne reparut plus; ce fut le
chevalier qui revint à sa place, riant aussi de tout son coeur.
Piquée contre le volage adorateur, déjà coupable de plusieurs
infidélités, quoique nous ne vécussions ensemble qu'à peine depuis un
mois, je le laissai chercher à tâtons mon lit, sans daigner le guider
d'une seule parole. Mais il sut bien me trouver. Je perdis tout à coup
la moitié de ma colère quand je sentis les belles mains de l'inconstant
toucher mon sein et sa bouche angélique surprendre la mienne au moment
où je délibérais si je voulais la détourner. J'eus cependant le courage
de lui dire, avec une aigreur apparente, qu'il me laissât et retournât
vers son _épouse chérie, vers l'aimable déité_. Ce reproche ne le fâcha
point; et sans perdre du temps à se justifier, il eut recours au remède
infaillible... Je m'apaisai.
«Encore, mon cher amour» (soupirai-je, en ressuscitant pour la seconde
fois)... mais je me repentis de cette prière indiscrète quand j'eus
touché quelque chose qui se trouvait pour lors dans l'impossibilité de
me complaire.--Hélas! dit tristement le pauvre chevalier, voilà le vrai
châtiment de mes sottises. Jamais coupable fut-il plus cruellement puni!
mais Vénus n'abandonne pas pour longtemps ses fidèles adorateurs. Avant
que je n'aie fini de te raconter la rare aventure qui vient de
m'arriver, je serai désenchanté; et tu es trop généreuse pour me refuser
ma revanche.» Un baiser de flamme fut le sûr garant de ma bonne volonté;
nous demeurâmes voluptueusement groupés; et ce fut dans l'attitude la
plus propre à opérer un prompt désenchantement que le chevalier se mit à
me raconter ce qu'on va lire dans le chapitre suivant.