De la culotte de M. Caffardot.
O dévots! que ce qui arriva de sinistre à M. Caffardot pour s'être ainsi
laissé corrompre vous effraie et vous apprenne à résister courageusement
aux pernicieuses impulsions de la chair. Le châtiment suit de près le
crime. Les mortels privilégiés qui entretiennent une correspondance
quotidienne avec le ciel en sont remarqués dans leurs moindres
peccadilles, tandis que les pécheurs endurcis, méconnus à la cour
céleste, se livrent sans trouble à leurs coupables excès. Mais aussi,
gare le jour des vengeances! c'est alors que ceux qui auront amassé sur
leurs têtes des monceaux d'iniquités en verront avec effroi l'énorme
liste offerte à leurs yeux par l'ange exterminateur: ceux, au contraire,
qui auront été châtiés dès cette vie et que cela aura beaucoup aidés à
se repentir trouveront pour eux la fatale balance en équilibre et
monteront d'emblée au séjour de l'éternelle félicité. Heureux, trop
heureux Caffardot, à qui la bonté divine ménagea des punitions aussitôt
qu'il eut failli!
Je venais de m'éveiller, une pendule sonna cinq heures. Les amants
fatigués dormaient à leur tour, j'en fus assurée par le bruit distinct
de deux ronflements, dont le mâle surtout annonçait le plus profond
sommeil.--Je ne vois pas, me dis-je alors, que ce M. Caffardot, qu'il
s'agissait de mortifier, soit trop la dupe de cette aventure: il couche
avec une très jolie fille, il se croit possesseur de l'objet dont son
coeur est rempli; s'il fait, selon ses idées, une grande perte _pour
l'autre vie_, du moins il trouve la clef de ce qui fait l'unique bonheur
de celle-ci; où donc est sa disgrâce? Mademoiselle Thérèse, l'objet est
manqué. Le tempérament a trahi la colère, et Caffardot a tout l'avantage
du stratagème que vous aviez imaginé contre lui. Je pouvais ne pas
raisonner juste; et l'on verra en temps et lieu que je me trompais; je
raisonnais, du moins, selon les apparences. Mais, ajoutais-je à mes
réflexions, si Thérèse s'est oubliée, rien ne m'oblige, moi, qui ne
goûte point M. Caffardot, à le laisser jouir paisiblement de son
bonheur. Ménageons à cet idiot quelque sujet de se repentir de sa
faiblesse...--Cependant j'avais beau chercher dans ma tête, je n'y
trouvais rien qui répondît à la malignité de mon intention... Lui donner
l'alarme d'être surpris! Il en était quitte pour s'évader; la fausse
Éléonore, qui n'était point prévenue, pouvait me seconder mal. Je ne vis
rien de mieux à faire que de détourner quelque pièce essentielle des
vêtements du coupable. La culotte fut la première chose qui me tomba
sous la main. Je m'en emparai, ayant préalablement ôté une bourse, une
montre et des clefs que je remis dans les poches du justaucorps.
J'attendis ensuite dans mon lit ce qui pourrait arriver de cette
importante soustraction.
Mais les ronflements ne finissaient point: je perdis enfin patience, et
fus tirailler Thérèse, que j'appelai plusieurs fois tout bas Mlle
Éléonore. Elle eut à son tour bientôt éveillé Caffardot, qui, supposant
leur aventure découverte par la femme de chambre, se crut perdu, sortit
du lit, rassembla maladroitement ses habits, chercha longtemps sa
culotte, mais en vain, partit cependant, traînant avec assez de bruit
les boucles de ses souliers sur le parquet, et ferma la porte qui se
plaignit encore beaucoup. Le pauvre diable craignait apparemment que la
duègne d'Éléonore ne se mît à ses trousses. Ce ne pouvait être qu'elle
qu'il venait d'entendre parler! Quel embarras! que va-t-il arriver à sa
chère Éléonore? et comment ravoir sa culotte?
Thérèse, de son côté, n'était pas sans inquiétude, elle m'avait manqué
trop essentiellement pour ne pas s'attendre à quelque réprimande sévère
et peut-être à recevoir son congé, mais heureusement pour elle, je
manquai de dignité dans cette occasion. Glissant donc légèrement sur les
reproches que méritait son audace et ne prenant pas même le temps
d'écouter ses excuses, je passai déjà vite à la confidence de mon
espièglerie. Elle venait déjà d'avoir un effet si plaisant que je ne
pouvais contenir mon envie de rire, loin qu'il me restât la moindre
humeur, Thérèse, rassurée, trouva le tour admirable; nous n'osions
cependant laisser éclater notre joie sur ce que Caffardot, qui n'avait
pas ses culottes, resterait jusqu'à nouvel ordre dans le corridor.
L'ingénieuse soubrette eut bientôt levé cet obstacle. Elle alla dire
tout bas par la serrure à son bon ami, qui en effet y avait l'oreille
collée, que la femme de chambre, qui s'était trouvée mal et n'avait
appelé que pour demander du secours, ne se doutait probablement de rien,
qu'au surplus la culotte, qui ne se trouvait point encore, ne pourrait
lui être rendue par la porte, à cause du bruit qu'elle faisait au
moindre mouvement; mais que s'il voulait aller au jardin, on la lui
jetterait par la fenêtre dès que la femme de chambre dormirait.
Ainsi débarrassées du témoin incommode, enchantées de le savoir cul nu
dans le jardin, où la bise soufflait avec fureur, nous ne contraignîmes
plus nos ris: puis nous tînmes conseil, résolues de bien employer, pour
notre amusement et pour le tourment de Caffardot, l'insigne preuve que
nous avions de son incontinence. Le résultat de nos délibérations fut
que Thérèse qui connaissait parfaitement la maison, irait sans bruit
suspendre la culotte à la porte de la chambre où couchait la véritable
Éléonore. _Tel fut notre bon plaisir._ Thérèse s'habilla tout à fait,
parce qu'il faisait très froid: puis s'enfonçant dans les ténèbres du
corridor, elle alla bravement exécuter notre risible arrêt.