Vengeance de Thérèse.
Préparez-vous, ami lecteur, à voir ici quelque chose d'incroyable...
Mais pourquoi vous priver du plaisir de la surprise? Lisez, et vous
croirez si vous pouvez. Quant à moi, si je n'avais pas été témoin,
j'aurais bien eu de la peine à me persuader la possibilité de ce que je
vais vous apprendre. _Le vrai peut quelquefois n'être pas
vraisemblable._
Il y avait déjà quelque temps que mes gens argumentaient assez haut pour
que je ne perdisse pas un mot de leur entretien, quand enfin la fausse
Éléonore avança ce délicat et captieux raisonnement:--Cessez, dit-elle,
de vous plaindre du retard que j'apporte à votre bonheur, mon cher
Caffardot: il ne tient qu'à moi, je vous l'avoue, d'engager mon père à
couronner dès demain, de son consentement, le voeu qui lie déjà nos
destinées; mais l'extrême passion qui me possède ne s'accorde point avec
le froid dénouement de ne devoir qu'au mariage la possession du plus
aimable des mortels. L'hymen sera donc pour nous, comme pour le
vulgaire, une affaire de convenance. Ah! que ne suis-je assez heureuse
pour trouver dans mon amant... ces élans passionnés... qui m'élèvent
quelquefois au-dessus de ces chimères qu'on nomme devoir, honneur,
vertu!--Ah! que dites-vous là, mademoiselle Éléonore! quel oubli de ce
que prescrit la sainte religion!--Eh! laisse un moment à part ta _sainte
religion_, mon coeur, et réponds à cette simple question: si tu avais
attaqué ma pudeur et que je t'eusse cédé, me mépriserais-tu?...
Refuserais-tu de m'épouser?--Mais... non. Si j'avais promis... il
faudrait bien que je tinsse parole... le parjure est un grand péché.--Eh
bien! cher Caffardot, je suis, comme toi, l'ennemie du parjure: j'ai
juré, dans mon amour excessif, de ne me lier indissolublement à toi que
lorsque ta passion et la mienne auraient subi la plus forte des
épreuves, lorsque je me serais assurée qu'après avoir joui de ton
amante, tu sauras encore en connaître le prix, et que de même, après
t'avoir possédé, j'en conserverai le désir, au point de souhaiter que
nous soyons l'un à l'autre le reste de nos jours. Où en serions-nous,
dis-moi, si après quelques mois de mariage, dégoûtés réciproquement,
nous venions à détester nos liens? Or, si ce dégoût peut naître de la
jouissance, ne vaut-il pas mieux en courir les risques avant les
sacrements? Quelles délices, au contraire, si lorsque j'aurais fait pour
toi ce qui, dit-on, déshonore une femme, je te vois rechercher avec le
même empressement le bonheur de m'épouser! Quel rempart pour ma
tendresse que la reconnaissance infinie dont je me sentirais redevable
envers le plus généreux des amants!...»
Cela était trop subtil et trop pressant pour notre Joseph; il ne sut
qu'y répondre... A quoi bon faire attendre plus longtemps le dénouement
imprévu de cette singulière scène? L'amour... la nature... l'imbécillité
elle-même, réunies contre les préjugés, remportèrent sur eux un complet
avantage. Après plusieurs _si, mais, cependant_, le sot, que la fausse
Éléonore comblait de caresses perfides, chancela... s'oublia... partagea
le lit de la lubrique Thérèse... On peut s'en rapporter pour le reste à
l'expérience et à l'avidité de cette actrice passionnée.
L'effronterie avec laquelle la soubrette me manquait dans cette occasion
excita d'abord une colère que j'eus peine à réprimer; mais bientôt les
doux accents de ces ravissements m'intéressèrent, et je fus au-devant de
tout ce qui pouvait la justifier. Je compris que, comptant sur mon
sommeil et trouvant une occasion aussi favorable de se venger, elle
était excusable de l'avoir saisie. La part que je l'entendais prendre
aux travaux de l'heureux prosélyte allumait en moi mille feux.
Caffardot, qui, dans ses ravissements, laissait échapper quelques
_Sainte-Vierge, Saint-Esprit, Ah! doux Jésus!_ me divertissait au
possible. En un mot, j'unis mon intention à ce couple fortuné, l'écho de
leurs plaisirs retentit plusieurs fois en moi. Je m'endormis au plus
doux murmure de leurs voluptueuses caresses et dans l'étonnement que me
causait la durée de ces débats. Voilà les fruits de la sagesse; heureux
qui commence tard à jouir!