CHAPITRE VI

Méprise de M. Caffardot.

Quoique je ne haïsse pas les médisances, parce que pour l'ordinaire

elles amusent, néanmoins celles de Thérèse me choquèrent un peu; sa

hardiesse m'étonnait. Je lui demandai comment elle avait osé venir dans

une maison où elle ne devait point être à son aise, tandis qu'il eût

dépendu d'elle de pousser jusqu'à la ville, où, sachant ses raisons, on

lui aurait volontiers permis d'aller nous attendre.--Moi! mademoiselle,

répondit-elle avec vivacité, j'aurais manqué cette occasion de voir et

d'embarrasser ces vilaines gens! Tout mon chagrin est de n'en pas avoir

été remarquée et de penser qu'ils ignorent peut-être encore qu'ils

donnent l'hospitalité, cette nuit, à leur plus mortelle ennemie. Je leur

en veux à tous. Soyez assurée, mademoiselle, que je me vengerai tôt ou

tard d'Éléonore, et surtout de ce plat imbécile de Caffardot: il passera

par mes mains, je vous le jure... et il s'en repentira. Ce singulier

entretien nous conduisit jusqu'au moment d'éteindre les lumières: nous

nous mîmes au lit.

Je commençais à m'endormir quand Thérèse, debout, vint me tirer

doucement par le bras et me dit:--Voulez-vous, mademoiselle, être témoin

d'une bonne scène? Levez-vous, s'il vous plaît; enveloppez-vous

chaudement et suivez-moi près de la fenêtre: le tendre Caffardot est

dans le jardin. Il vient de faire le signal ordinaire, croyant sans

doute sa chère Éléonore dans cet appartement. Il faut nous divertir aux

dépens du nigaud. Pour Dieu, levez-vous et venez nous écouter.

Une espièglerie de cette nature avait pour moi trop d'attraits et le

ridicule du personnage promettait trop, pour que la crainte d'un peu de

froid me fît rejeter la proposition. Je m'arrangeai de mon mieux et sus

me placer. Thérèse entr'ouvrit la croisée, puis il y eut entre elle et

Caffardot l'entretien que je vais rapporter.

--Est-ce vous, adorable Éléonore?--Oui, mon cher Caffardot, c'est moi.

C'est votre amante qui vous défend de lui donner jamais aux dépens de

votre santé des témoignages d'un amour... dont elle a déjà reçu tant de

preuves, que son sensible coeur en est à jamais pénétré de

reconnaissance.--Ah! ma belle demoiselle, que cet aveu m'enchante!...

Mais, dites-moi, n'avons-nous rien à craindre de la part de votre femme

de chambre? Est-elle bien endormie?--Oui, mon cher ami, elle est déjà

profondément ensevelie dans le néant du sommeil, et si je n'y suis pas

encore moi-même, c'est que je pensais à l'amant que j'adore, et qu'un

doux pressentiment de sa galanterie suspendait sans doute l'époque de

mon assoupissement...

Le galimatias de Thérèse, imitation nécessaire à la vraisemblance du

rôle qu'elle avait à soutenir, manqua de me faire éclater. La fausse

Éléonore me serra la main: je me contraignis.

Elle ajouta:--Puis-je proposer à mon tendre ami de monter, au lieu de se

morfondre au jardin? J'ai peine moi-même à supporter les injures d'une

bise irritée... Venez, mon cher tout, venez avec assurance...--Oh! mais,

mademoiselle!--Vous hésitez? cette retenue m'afflige à l'excès. Mon bon

ami peut-il, après tant de semblables entrevues, pousser plus loin que

moi-même la crainte de me compromettre?--J'entends bien, mademoiselle...

Mais...--Serais-je digne d'un amant délicat, si par quelque imprudence

j'exposais ma vertu, ma réputation à la moindre souillure?--Je ne dis

pas que cela soit, mademoiselle... Mais... c'est que voyez-vous... la

jeunesse... Et moi... au bout du compte... qui sens bien... car, je suis

de chair comme un autre, et... quand le diable tente!... Mais si vous

voulez absolument... Mais si vous permettiez...--Allez, amant sans

estime, je reconnais à vos indignes soupçons le peu de fond que vous

faites sur l'honneur d'Éléonore. Oubliez-la; ses yeux se dessillent.

Elle retire sa foi, reprenez la vôtre, et que toute liaison cesse entre

nous.

Après ce congé burlesque, donné avec la dignité ridicule d'une mauvaise

actrice de tragédie, la feinte Éléonore referma la croisée, sans daigner

écouter ce qu'on put lui répliquer. Nous rîmes comme des folles en

rentrant dans nos lits. Je crus qu'il n'y avait plus qu'à me rendormir.

Mais point du tout. Peu de moments après, Caffardot, inquiet de sa

disgrâce, prit sur lui, malgré le danger qu'il pouvait courir, de venir

trouver la fausse Éléonore. Il frappa doucement.--«L'entendez-vous,

mademoiselle, dit aussitôt Thérèse en se levant, mademoiseile, le

voilà... Le laisserons-nous entrer... mademoiselle?...» Je fus sourde.

En conséquence, Thérèse me crut endormie et fut ouvrir la porte mal

graissée qui fit du bruit. Cependant Caffardot fut introduit. Un moment

après, pour les mettre à leur aise et pouvoir jouir de ce qui allait se

passer, je fis semblant de ronfler à petit bruit.

Je supprime de peur d'ennuyer, un long entretien préparatoire où la

fausse Éléonore s'arrangeait tout au mieux pour faillir sans perdre

l'estime de l'amoureux Caffardot, et celui-ci pour ne point faillir, et

conserver toutefois les bonnes grâces de sa maîtresse. La pudeur se

montrait d'un côté bien lasse et de l'autre terriblement sur ses gardes.

Le rôle de Thérèse était difficile. Caffardot ne demandait à la

véritable Éléonore que de la voir presser leur mariage: il y avait un

obstacle. La mère du futur, qui savait l'aventure de l'enfant, avait

fait avertir secrètement Mlle Éléonore que, si elle persistait à vouloir

épouser son fils, elle publierait cette honteuse affaire, de manière à

ne lui laisser de la vie l'espérance d'épouser qui que ce fût. Éléonore,

retenue par là, tâchait de traîner les choses en longueur, jusqu'à ce

que la mère, qui était infirme et vieille, pût mourir ou que les

principes du fils se relâchassent enfin assez pour qu'il se trouvât

quelque jour dans le cas d'être pris sur certain fait et forcé

d'épouser. Mais la vieille s'obstinait à vivre, et Caffardot, de marbre,

ou soutenu de la grâce, avait sauvé jusqu'alors sa précieuse innocence

des pièges du diable et de Mlle Éléonore.

Thérèse, au fait de toutes ces circonstances, était obligée, pour ne se

point trahir, de régler là-dessus ses paroles et ses actions.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 63 / 155 题