CHAPITRE V

Suites des confidences de Thérèse.

«Il y a des femmes que l'indifférence rebute et qui ont assez de

sentiment pour rompre aussitôt qu'elles ont lieu de croire qu'on ne les

aime plus. Mais malgré toute sa dignité postiche, Mlle Éléonore n'est

pas de ces femmes-là. Il semblait que plus son officier la dédaignait,

plus elle s'acharnait après lui. Il est vrai que le fripon avait poussé

les choses un peu loin. La dot d'Éléonore n'étant pas un objet à

dédaigner, il avait tâché de s'assurer la possession de sa conquête par

le seul moyen que lui laissait le caractère de l'oncle _antirobin_. En

un mot, il avait engrossé Mlle Éléonore. Mais une chose fort malhonnête

de la part de cet étourdi, c'est qu'il me mit dans le même cas, moi qui

n'avais point de dot et qu'il aurait dû ménager pour son propre intérêt.

Ma maîtresse n'avait qu'un mois d'avance sur moi. Je commençais à peine

à être sûre de mon fâcheux état que notre faiseur d'enfants fut obligé

de rejoindre son régiment, qui s'embarquait pour l'Amérique. Il était en

retard. Au dernier moment il prit la poste et vola; mais son excessive

diligence lui valut une pleurésie dont il mourut.

«Imaginez, mademoiselle, l'embarras des deux veuves! Nous nous le

cachâmes cependant réciproquement et songeâmes chacune de notre côté à

nous tirer d'affaire. J'avais une ressource assurée, c'était de lâcher

un peu la bride à M. le président, qui n'aurait pas manqué de donner

tête baissée dans le panneau. Mais ce vilain homme me répugnait si fort

que je ne pus prendre sur moi de me donner à lui. Ce M. Caffardot avec

qui vous avez soupé faisait depuis longtemps une cour respectueuse à ma

maîtresse. Il avait tâché de me mettre dans ses intérêts par des petits

présents mesquins, et je le servais tout au mieux depuis notre

arrangement avec l'officier. Il y avait donc entre nous un commerce

d'amitié. Si ce grand flandrin-là n'était pas si bête, et s'il n'avait

pas reçu une éducation bigote, qui fait qu'à son âge il est plus novice

qu'un enfant de sept ans, vous verriez, mademoiselle, qu'il ferait mieux

que bien d'autres; il est assez bien bâti, n'est-ce pas? Ses traits sont

passables, et cela paraît avoir de la santé. Je crus celui-ci de

beaucoup préférable à M. le président pour l'exécution de mon projet.

J'imaginais que quelques avances suffiraient pour m'attirer de la part

du nigaud des propositions que j'aurais bien vite agréées; alors il eût

bien fallu qu'il se chargeât de mon posthume; mais si Mlle Éléonore, qui

s'en proposait autant, ne put faire enfreindre à Caffardot son voeu

rigoureux de chasteté, quoiqu'il fût très épris et que par mes soins il

passât toutes les nuits quelques heures avec elle, il ne faut pas

s'étonner de ce qu'il ne voulut jamais répondre à mes agaceries. Vous

l'avouerai-je, mademoiselle, cette résistance convertit en véritables

désirs ce qui d'abord n'était que dessein de convenance. Je fus piquée

de me voir traitée avec indifférence par un sot, pour qui je faisais

beaucoup, car il m'arrivait souvent de le reconduire presque nue et de

m'envelopper en cet état dans son manteau, sous prétexte du froid, mais

en effet pour lui faire sentir de bien près la douce chaleur et la

fermeté de mon embonpoint. Je lui parlais sans cesse du bonheur qu'avait

Mlle Éléonore de posséder un cavalier aussi aimable.--Que faites-vous

donc pendant de si longs moments que vous passez ensemble? lui dis-je

une nuit que je le retenais sous prétexte de laisser un peu tourner la

lune, dont les rayons donnaient précisément sur la porte par laquelle il

devait se retirer. Vous faites sans doute bien des folies avec ma

maîtresse?--Moi! Oh! pour cela non. Avant que le Seigneur me permette de

jouir légitimement de Mlle Éléonore, quand elle se livrerait à moi, ce

qui est très éloigné de ses sentiments chrétiens, je ne voudrais

assurément pas profiter de sa faiblesse.--Mais si elle vous tenait des

propos bien tendres... qu'elle vous embrassât... comme cela, en vous

disant: Mon cher Caffardot, je meurs d'amour pour toi, tu es

adorable...--Finissez donc, mademoiselle Thérèse. Fi! embrasse-t-on

ainsi les garçons?--Puis il crachait et essuyait ses lèvres avec un air

d'humeur. Ma foi, mademoiselle, après cette première démarche, je

n'avais plus rien à ménager: faisant donc semblant de poursuivre un rôle

de comédie et parlant toujours au nom d'Éléonore, je poussai l'égarement

jusqu'à défaire deux boutons..., mais contre mon attente, trouvant là

quelque chose d'inanimé, je vis échouer mes chères espérances.--En

vérité, mademoiselle Thérèse, interrompis-je, vous étiez une grande

coquine.--Que voulez-vous, mademoiselle, répliqua-t-elle sans trop se

déconcerter, une pauvre fille qui est dans le cas de placer un enfant et

qui meurt d'envie de ce qui en fait faire perd aisément la tête. C'est

la misère qui fait voler sur les grands chemins.

«Enfin donc, je ne vins à bout de rien: je vis l'instant où mon vilain

crierait à la violence et me donnerait des coups de poing. Je voulus

alors changer de rôle et lui dis, afin de le radoucir, que je rendrais

compte à Mlle Éléonore de sa fidélité, dont j'avais seulement voulu

m'assurer pour savoir si je pouvais me mêler honnêtement de leur

intrigue. Mais le butor prit la chose tout à fait du mauvais côté: il ne

manqua pas de conter mon entreprise à Mlle Éléonore, qui, sous un

prétexte frivole, me fit mettre honteusement à la porte.

«Pour me venger, j'appris par une lettre à M. le président tout ce que

je savais et de l'intrigue avec l'officier et de celle avec Caffardot.

Mais il y a grande apparence que le père, qui n'est pas fort délicat sur

l'honneur, et qui fait bien, car il est rare dans sa maison, je pense,

dis-je, que ma lettre força Mlle Éléonore de tout avouer à son écervelé

de père, qui la seconda de son mieux pour que leur honte demeurât

secrète. Heureusement, j'ignorais alors que Mlle Éléonore fût grosse;

sans quoi, je n'aurais pas manqué d'augmenter de cette grave

circonstance ce que je me plaisais de publier partout. Je me rendis si

odieuse par mes médisances que, menacée d'être renfermée à la

sollicitation du président, et devant d'ailleurs songer à mes couches,

je m'en fus à Paris, où je savais qu'une jolie fille trouve aisément des

ressources et de l'appui contre les tentations des petits persécuteurs.»

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 62 / 155 题