CHAPITRE IV

De Thérèse et des confidences quelle me fit.

La maison de plaisance de M. le président pouvait être un chef-d'oeuvre

d'architecture; mais elle était si peu logeable qu'après un appartement

somptueusement mal décoré, qu'on donnait à Sylvina, il n'y avait plus

que celui de mademoiselle qui pût recevoir une femme à qui on voulait

faire quelques façons. M. le président, trouvant apparemment que j'en

valais la peine, délogea sa fille en ma faveur; ce qui occasionna

d'étranges quiproquos. On dit bien vrai que les plus grands événements

dérivent souvent des plus petites causes.

Comme une fille bien élevée doit être jour et nuit sous la garde de

quelques argus, il y avait deux lits dans l'appartement qu'on me cédait.

Notre femme de chambre devait occuper le second. Thérèse, c'est ainsi

qu'elle se nommait. était entrée chez nous quelques jours avant notre

départ: c'était une grande fille bien faite, extrêmement jolie, active

et d'agréable humeur. Nous la tenions du valet de chambre de

monseigneur; elle était de la ville où nous allions. Souhaitant de

revoir sa famille et sachant notre prochain départ, elle s'était fait

recommander par Sa Grandeur elle-même; ce visage-là nous avait plu

d'abord. On voyait bien que Thérèse n'était pas une vestale, elle avait

même l'air de quelque chose d'absolument différent; mais cela nous était

égal. Elle coiffait supérieurement et faisait des chiffons avec beaucoup

de goût et de propreté.

--«Que pensez-vous de nos hôtes, mademoiselle? me dit-elle avec un ris

malin et en me coiffant de nuit. Ne trouvez-vous pas que ces gens-là ne

ressemblent à rien et que le plaisir de les voir vaut bien la peine de

venir exprès de Paris?» Je trouvai la question singulière et n'y

répondis qu'en souriant. Elle continua: «Vous ne savez peut-être pas,

mademoiselle, qu'ici je suis en pays de connaissance? J'ai servi trois

ans dans cet hôpital de fous, et, si vous vouliez me promettre de ne me

trahir jamais, je vous conterais des histoires qui vous réjouiraient à

coup sûr... Mais pourrait-on se fier à mademoiselle? elle est si jeune,

et il y a si peu de temps que j'ai l'honneur de la servir.--Va ton

chemin, Thérèse; tu peux sans rien craindre me confier tout ce que tu

voudras, je brûle déjà de savoir à fond ce qui regarde ces originaux;

compte sur un secret inviolable; tu as donc des choses bien

divertissantes à me conter de ces gens-là?--Mademoiselle, vous allez en

convenir.

«Quand j'entrai en condition dans cette maison (et il y a déjà cinq

ans), j'étais encore fort jeune: M. le président m'avait tirée d'une

boutique de modes, où j'étais apprentie. Ma maîtresse me persuada que je

serais fort heureuse; en effet, M. le président me combla d'amitiés.

Bientôt il fit plus, il me parla d'amour; il me donna bien de

l'embarras, car cet homme est un vrai satyre. Il aime les femmes à la

fureur. On dit même qu'il ne dédaigne pas les garçons; il a toujours

quelque petit laquais mignon... Mais qu'il s'arrange. Il ne faudra

pourtant pas vous scandaliser, mademoiselle; il y aura peut-être dans ce

que je vous dirai des choses...--Dis, ma chère Thérèse, je suis très

difficile à scandaliser. Poursuis.--De tout mon coeur. Pendant que M. le

président était comme un diable après moi et se faisait abhorrer, je

gagnais insensiblement les bonnes grâces de Mlle Éléonore, et je lui

devins attachée de si bon coeur que, malgré les persécutions de son

insupportable père, je résolus de demeurer uniquement à cause d'elle.

Nous devînmes à la longue très bonnes amies; elle me confia les affaires

les plus secrètes et entre autres que, depuis près d'un an, elle

soutenait une intrigue avec certain jeune officier. Une vieille guenon

de femme de charge, préposée pour veiller de près sur Mlle Éléonore,

gênait extraordinairement leur amour. Je fus priée de m'y intéresser.

Mais vous allez voir à quel point Mlle Éléonore a l'esprit faux. Ce

qu'elle imagina fut de me prier de prendre sur mon compte l'inclination

de l'officier; de me laisser apercevoir lui parlant et lui faisant même

des agaceries; de le recevoir en un mot, et de lui prêter quelquefois

mon petit réduit. Cet amant devait épouser quelque jour; mais ce ne

pouvait être qu'après la mort d'un oncle, qui n'avait encore que

cinquante-cinq ans et pas la moindre infirmité; gaillard encore, du plus

militaire enthousiasme et capable de casser bras et jambes à son cher

neveu, s'il l'eût soupçonné d'en conter pour le mariage à la fille d'un

président de province.

«Sans vouloir dépriser Mlle Éléonore, je puis croire que je la vaux,

tout au moins pour la figure; j'étais plus jeune, car, entre nous soit

dit, elle a six bonnes années de plus que moi et elle est parfois

quinteuse et maussade. Son officier, qui n'était pas amoureux à en

perdre la tête, finit par s'ennuyer de tant de hauts et de bas; il avait

souvent occasion de passer des heures entières tête à tête avec moi, qui

suis d'une humeur tout à fait opposée à celle de Mlle Éléonore. Il était

joli, frais, entreprenant. Le président, me rabattant sans cesse les

oreilles du doux plaisir qu'on goûte en faisant des heureux, fortifiait

en moi le désir d'éprouver, mais avec tout autre que lui, si c'était en

effet quelque chose de si satisfaisant. Mon officier ne manqua pas de

s'apercevoir du bien que je commençais à lui vouloir; s'il n'osait

m'avouer qu'il me désirait aussi, c'est qu'il craignait que je ne le

trahisse auprès de Mlle Éléonore. Qu'il était novice! Il ne savait donc

pas que jamais une femme ne se joue à elle-même un mauvais tour et ne

manque d'en jouer un à sa rivale quand elle peut. En effet, un jour le

feu prit aux étoupes. Le galant fit en ma faveur la plus grave

infidélité possible à sa maîtresse. Nous nous en trouvâmes si bien l'un

et l'autre que nous convînmes de nous occuper sérieusement des moyens de

tromper ma rivale; ce qui n'était pas absolument difficile, vu la

tournure romanesque de son esprit et la prodigieuse dose qu'elle avait

d'amour-propre.»

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 61 / 155 题