De Thérèse et des confidences quelle me fit.
La maison de plaisance de M. le président pouvait être un chef-d'oeuvre
d'architecture; mais elle était si peu logeable qu'après un appartement
somptueusement mal décoré, qu'on donnait à Sylvina, il n'y avait plus
que celui de mademoiselle qui pût recevoir une femme à qui on voulait
faire quelques façons. M. le président, trouvant apparemment que j'en
valais la peine, délogea sa fille en ma faveur; ce qui occasionna
d'étranges quiproquos. On dit bien vrai que les plus grands événements
dérivent souvent des plus petites causes.
Comme une fille bien élevée doit être jour et nuit sous la garde de
quelques argus, il y avait deux lits dans l'appartement qu'on me cédait.
Notre femme de chambre devait occuper le second. Thérèse, c'est ainsi
qu'elle se nommait. était entrée chez nous quelques jours avant notre
départ: c'était une grande fille bien faite, extrêmement jolie, active
et d'agréable humeur. Nous la tenions du valet de chambre de
monseigneur; elle était de la ville où nous allions. Souhaitant de
revoir sa famille et sachant notre prochain départ, elle s'était fait
recommander par Sa Grandeur elle-même; ce visage-là nous avait plu
d'abord. On voyait bien que Thérèse n'était pas une vestale, elle avait
même l'air de quelque chose d'absolument différent; mais cela nous était
égal. Elle coiffait supérieurement et faisait des chiffons avec beaucoup
de goût et de propreté.
--«Que pensez-vous de nos hôtes, mademoiselle? me dit-elle avec un ris
malin et en me coiffant de nuit. Ne trouvez-vous pas que ces gens-là ne
ressemblent à rien et que le plaisir de les voir vaut bien la peine de
venir exprès de Paris?» Je trouvai la question singulière et n'y
répondis qu'en souriant. Elle continua: «Vous ne savez peut-être pas,
mademoiselle, qu'ici je suis en pays de connaissance? J'ai servi trois
ans dans cet hôpital de fous, et, si vous vouliez me promettre de ne me
trahir jamais, je vous conterais des histoires qui vous réjouiraient à
coup sûr... Mais pourrait-on se fier à mademoiselle? elle est si jeune,
et il y a si peu de temps que j'ai l'honneur de la servir.--Va ton
chemin, Thérèse; tu peux sans rien craindre me confier tout ce que tu
voudras, je brûle déjà de savoir à fond ce qui regarde ces originaux;
compte sur un secret inviolable; tu as donc des choses bien
divertissantes à me conter de ces gens-là?--Mademoiselle, vous allez en
convenir.
«Quand j'entrai en condition dans cette maison (et il y a déjà cinq
ans), j'étais encore fort jeune: M. le président m'avait tirée d'une
boutique de modes, où j'étais apprentie. Ma maîtresse me persuada que je
serais fort heureuse; en effet, M. le président me combla d'amitiés.
Bientôt il fit plus, il me parla d'amour; il me donna bien de
l'embarras, car cet homme est un vrai satyre. Il aime les femmes à la
fureur. On dit même qu'il ne dédaigne pas les garçons; il a toujours
quelque petit laquais mignon... Mais qu'il s'arrange. Il ne faudra
pourtant pas vous scandaliser, mademoiselle; il y aura peut-être dans ce
que je vous dirai des choses...--Dis, ma chère Thérèse, je suis très
difficile à scandaliser. Poursuis.--De tout mon coeur. Pendant que M. le
président était comme un diable après moi et se faisait abhorrer, je
gagnais insensiblement les bonnes grâces de Mlle Éléonore, et je lui
devins attachée de si bon coeur que, malgré les persécutions de son
insupportable père, je résolus de demeurer uniquement à cause d'elle.
Nous devînmes à la longue très bonnes amies; elle me confia les affaires
les plus secrètes et entre autres que, depuis près d'un an, elle
soutenait une intrigue avec certain jeune officier. Une vieille guenon
de femme de charge, préposée pour veiller de près sur Mlle Éléonore,
gênait extraordinairement leur amour. Je fus priée de m'y intéresser.
Mais vous allez voir à quel point Mlle Éléonore a l'esprit faux. Ce
qu'elle imagina fut de me prier de prendre sur mon compte l'inclination
de l'officier; de me laisser apercevoir lui parlant et lui faisant même
des agaceries; de le recevoir en un mot, et de lui prêter quelquefois
mon petit réduit. Cet amant devait épouser quelque jour; mais ce ne
pouvait être qu'après la mort d'un oncle, qui n'avait encore que
cinquante-cinq ans et pas la moindre infirmité; gaillard encore, du plus
militaire enthousiasme et capable de casser bras et jambes à son cher
neveu, s'il l'eût soupçonné d'en conter pour le mariage à la fille d'un
président de province.
«Sans vouloir dépriser Mlle Éléonore, je puis croire que je la vaux,
tout au moins pour la figure; j'étais plus jeune, car, entre nous soit
dit, elle a six bonnes années de plus que moi et elle est parfois
quinteuse et maussade. Son officier, qui n'était pas amoureux à en
perdre la tête, finit par s'ennuyer de tant de hauts et de bas; il avait
souvent occasion de passer des heures entières tête à tête avec moi, qui
suis d'une humeur tout à fait opposée à celle de Mlle Éléonore. Il était
joli, frais, entreprenant. Le président, me rabattant sans cesse les
oreilles du doux plaisir qu'on goûte en faisant des heureux, fortifiait
en moi le désir d'éprouver, mais avec tout autre que lui, si c'était en
effet quelque chose de si satisfaisant. Mon officier ne manqua pas de
s'apercevoir du bien que je commençais à lui vouloir; s'il n'osait
m'avouer qu'il me désirait aussi, c'est qu'il craignait que je ne le
trahisse auprès de Mlle Éléonore. Qu'il était novice! Il ne savait donc
pas que jamais une femme ne se joue à elle-même un mauvais tour et ne
manque d'en jouer un à sa rivale quand elle peut. En effet, un jour le
feu prit aux étoupes. Le galant fit en ma faveur la plus grave
infidélité possible à sa maîtresse. Nous nous en trouvâmes si bien l'un
et l'autre que nous convînmes de nous occuper sérieusement des moyens de
tromper ma rivale; ce qui n'était pas absolument difficile, vu la
tournure romanesque de son esprit et la prodigieuse dose qu'elle avait
d'amour-propre.»