CHAPITRE XXX

Où ceux qui s'intéressent au beau chevalier verront qu'il est beaucoup

parlé de lui.

D'où vient cette mine sombre, ma chère Sylvina? dit à celle-ci Mme

d'Orville, qu'elle ne recevait pas aussi bien que de coutume. Quoi donc?

Un joli freluquet doit-il nous brouiller? Faut-il que tu me boudes avant

de savoir si je refuse de me dessaisir en ta faveur? Allons, de la

gaieté; je t'apporte de bonnes nouvelles. Premièrement, je te cède de

toute mon âme l'honneur d'être ruinée et trahie à ton tour par

l'illustre d'Aiglemont. Secondement, je te rends aussi ton monseigneur,

qui daignait jeter sur moi quelques regards d'intérêt, et que j'ai eu

peut-être pendant quelques moments la maligne envie de t'enlever. Mais

tu le méritais. Je vis hier cet aimable pasteur plus fait pour être

tondu par des brebis telles que nous que pour gouverner un imbécile

troupeau d'ouailles chrétiennes. Il est trop honnête pour qu'on le

trompe; cependant, j'y serais forcée, vu mon épuisement actuel, et je

dois lui préférer un prince russe qui vient de me faire faire les plus

séduisantes propositions. Je suis sans le sou; ce n'est pas le cas de

faire des façons et de m'arranger avec quelqu'un, moitié raison, moitié

caprice; il me faut des roubles et beaucoup. Un monseigneur que tu n'as

pas mal pressuré ne me convenait que pour la passade et, ne t'en

déplaise, ce n'est plus chose à faire. Maintenant, comment gouverne-t-on

ici feu mon chevalier? Car vous êtes deux, mesdames! et la discrète

Félicia...--La discrète Félicia devenait du plus beau rouge et crevait

de dépit. Cependant d'Orville, qui ne voulait que s'amuser, plaisanta

sans méchanceté sur les coups de sympathie, sur le singulier de

certaines rivalités, et convint, pour nous mettre à notre aise, que

d'Aiglemont, moins fourbe, et surtout n'ayant pas le vilain défaut

d'aimer à faire contribuer les femmes, eût été plus fait que personne

pour leur tourner la tête. Puis elle nous conta, fort en détail, comment

ils s'étaient connus et adorés (si toutefois on pouvait se croire adorée

d'un homme tel que lui); comment, pour jouir de ce rare mortel, il avait

fallu lui rendre la santé et la liberté dont le mauvais état de ses

affaires le privait également depuis quelque temps. Je suis persuadée,

ajouta-t-elle, que le chevalier est homme d'honneur, très reconnaissant

au fond du coeur des services qu'on peut lui rendre, et point assez fat

pour imaginer qu'une femme qu'il ruine fait beaucoup plus pour elle-même

que pour lui; peut-être encore a-t-il assez de délicatesse pour se

proposer de rendre un jour tout ce qu'il a pu coûter; mais en attendant,

il puise à pleines mains et sans considérer qu'un bienfait en vaut un

autre; il ne tient à rien; il est à la merci du premier caprice; il

enchaîne à son char autant de folles qu'il peut s'en présenter, et, mes

enfants, sans cesse il s'en présente. Consommé dans l'art perfide de

feindre les plus vives passions et secondé d'une constitution unique,

qui fait qu'il tient coup à des excès auxquels quatre hommes ordinaires

ne suffiraient pas, il roule dans le monde avec une incroyable rapidité

son infatigable tempérament; il sème, avec la dernière assurance, des

faussetés dont il connaît les effets sûrs; et trop enivré de ses succès

inouïs, il court aveuglément vers des précipices inévitables avec des

passions qui ne connaissent ni bornes, ni frein. Je l'avais avant-hier,

ma chère Sylvina, tu l'as aujourd'hui, un autre l'aura demain. Heureuse

qui le gardera moins longtemps que moi.

Je faisais en particulier mon profit de ce panégyrique, et je me disais

à moi-même;--Si M. d'Aiglemont est tel qu'on vient de le dépeindre, il

n'est pas malheureux pour moi d'être aussi peu susceptible que je le

suis d'un attachement exclusif. Je veux cependant aimer d'Aiglemont tant

que je serai contente de lui, sauf à le prévenir un moment avant que je

n'aie à m'en plaindre.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 54 / 155 题