Qui fait voir que le chevalier n'avait pas moins que son oncle l'esprit
de conciliation.
Nous comptions sur d'Aiglemont. Mais Mme d'Orville craignit que s'il
venait à la savoir avec nous, il ne voulût pas entrer. Elle pria donc
Sylvina de faire dire, quand il paraîtrait, qu'il n'y avait aucune
personne étrangère et qu'il était attendu.
Notre héros arriva sur le soir; sa parure annonçait le plus grand
dessein de plaire; un peu de rouge, que la rencontre imprévue de Mme
d'Orville lui fit monter au visage, acheva de le rendre d'une beauté
plus qu'humaine. Le beau fils de Priam se trouva jadis avec trois
déesses rivales, qui le jetèrent dans un étrange embarras. Celui du
chevalier n'était pas moins grand sans doute. S'il n'eût été question
que de disposer d'une pomme, il se fût tiré lestement d'affaire; il eût
partagé entre trois femmes, entre dix, et chacune l'eût cru équitable
envers elle seule et simplement poli envers ses concurrentes. Mais il
s'agissait de disposer de lui-même; et comment ne pas mécontenter l'une
ou l'autre?
Mme d'Orville avait raison, le chevalier était fourbe, fourbissime: nos
yeux pénétrants cherchèrent en vain à démêler à laquelle des trois il
donnait une véritable préférence. Il se conduisit tout au mieux avec Mme
d'Orville, lorsqu'elle lui déclara qu'elle venait de lui donner un
successeur; il protesta que c'était de tout son coeur qu'il la voyait
passer à de nouveaux liens, non qu'il ne sentît vivement une aussi
grande perte, mais parce qu'il se trouvait forcé d'avouer qu'il n'avait
pas assez mérité tout ce qu'on avait fait pour lui. Puis il soutint très
courageusement, auprès de Sylvina, le rôle d'amant en titre; il était
aisé de voir que celle-ci ne doutait en aucune façon de la sincérité des
sentiments qu'on lui témoignait. Mais ce fut surtout en ma faveur que le
démon mit en usage les dernières ressources de son grand talent de
séduire. Que de choses ne me disaient pas ses beaux yeux! Je les
comprenais à merveille, mais je n'osais plus me fier à leur éloquence.
Cependant je l'aimais toujours avec passion. Je fus transportée de
trouver dans un petit billet, adroitement glissé, qu'il sortait de chez
un peintre et que son portrait, que je lui avais demandé, serait
parfaitement ressemblant; j'avais douté que cela fût possible. Il me
disait enfin qu'il mourait d'amour et d'impatience de m'entretenir tête
à tête. Pouvait-il en avoir autant que moi? Je ne comptais plus sur son
coeur depuis qu'on m'avait appris qu'il ne se piquait pas d'en avoir un
pour aimer. Je brûlais pour le plus bel objet de l'univers; et sans
m'occuper de l'avenir je ne songeais plus qu'à jouir du présent et à
rendre le moins désavantageuses que je pourrais les prétentions de
Sylvina, avec qui j'enrageais néanmoins de partager; mais je me
consolais en espérant que les propos de d'Orville, le peu d'ardeur du
chevalier, et le retour de monseigneur, qui convenait à Sylvina beaucoup
mieux qu'à moi, la guériraient bientôt et me vaudraient de garder le
chevalier, qui me convenait beaucoup mieux qu'à elle.