CHAPITRE XXXI

Qui fait voir que le chevalier n'avait pas moins que son oncle l'esprit

de conciliation.

Nous comptions sur d'Aiglemont. Mais Mme d'Orville craignit que s'il

venait à la savoir avec nous, il ne voulût pas entrer. Elle pria donc

Sylvina de faire dire, quand il paraîtrait, qu'il n'y avait aucune

personne étrangère et qu'il était attendu.

Notre héros arriva sur le soir; sa parure annonçait le plus grand

dessein de plaire; un peu de rouge, que la rencontre imprévue de Mme

d'Orville lui fit monter au visage, acheva de le rendre d'une beauté

plus qu'humaine. Le beau fils de Priam se trouva jadis avec trois

déesses rivales, qui le jetèrent dans un étrange embarras. Celui du

chevalier n'était pas moins grand sans doute. S'il n'eût été question

que de disposer d'une pomme, il se fût tiré lestement d'affaire; il eût

partagé entre trois femmes, entre dix, et chacune l'eût cru équitable

envers elle seule et simplement poli envers ses concurrentes. Mais il

s'agissait de disposer de lui-même; et comment ne pas mécontenter l'une

ou l'autre?

Mme d'Orville avait raison, le chevalier était fourbe, fourbissime: nos

yeux pénétrants cherchèrent en vain à démêler à laquelle des trois il

donnait une véritable préférence. Il se conduisit tout au mieux avec Mme

d'Orville, lorsqu'elle lui déclara qu'elle venait de lui donner un

successeur; il protesta que c'était de tout son coeur qu'il la voyait

passer à de nouveaux liens, non qu'il ne sentît vivement une aussi

grande perte, mais parce qu'il se trouvait forcé d'avouer qu'il n'avait

pas assez mérité tout ce qu'on avait fait pour lui. Puis il soutint très

courageusement, auprès de Sylvina, le rôle d'amant en titre; il était

aisé de voir que celle-ci ne doutait en aucune façon de la sincérité des

sentiments qu'on lui témoignait. Mais ce fut surtout en ma faveur que le

démon mit en usage les dernières ressources de son grand talent de

séduire. Que de choses ne me disaient pas ses beaux yeux! Je les

comprenais à merveille, mais je n'osais plus me fier à leur éloquence.

Cependant je l'aimais toujours avec passion. Je fus transportée de

trouver dans un petit billet, adroitement glissé, qu'il sortait de chez

un peintre et que son portrait, que je lui avais demandé, serait

parfaitement ressemblant; j'avais douté que cela fût possible. Il me

disait enfin qu'il mourait d'amour et d'impatience de m'entretenir tête

à tête. Pouvait-il en avoir autant que moi? Je ne comptais plus sur son

coeur depuis qu'on m'avait appris qu'il ne se piquait pas d'en avoir un

pour aimer. Je brûlais pour le plus bel objet de l'univers; et sans

m'occuper de l'avenir je ne songeais plus qu'à jouir du présent et à

rendre le moins désavantageuses que je pourrais les prétentions de

Sylvina, avec qui j'enrageais néanmoins de partager; mais je me

consolais en espérant que les propos de d'Orville, le peu d'ardeur du

chevalier, et le retour de monseigneur, qui convenait à Sylvina beaucoup

mieux qu'à moi, la guériraient bientôt et me vaudraient de garder le

chevalier, qui me convenait beaucoup mieux qu'à elle.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 55 / 155 题