Galanterie de monseigneur.--Singulière conversation qui laisse les
choses au même point.
J'avais cependant un scrupule: d'Aiglemont m'ayant fait de sincères
confidences au sujet de Sylvina eût mérité sans doute que je lui en
fisse au sujet de son oncle, et je n'avais rien dit! Serait-ce que les
femmes qui se piquent de l'être le moins le sont toujours par quelque
endroit, et que la dissimulation est chez elles un défaut privilégié,
qui s'y tient même après qu'elles ont abjuré, et beaucoup d'autres
petitesses? Quoi qu'il en soit, le chevalier s'était retiré sans que je
lui eusse fait part de mon aventure avec monseigneur. J'étais à
délibérer si je l'en instruirais ou non, quand je reçus de la part du
prélat une lettre accompagnée d'un paquet assez lourd. C'était, outre
une petite bonbonnière d'un goût exquis, une montre magnifique. Il
m'avait, disait-il, volé la mienne, sur la foi de laquelle il était
rentré chez lui deux heures plus tard qu'à l'ordinaire, au grand
scandale de ses gens, accoutumés à son invariable régularité. Pressé du
remords de sa méchante action, il me faisait restitution, non pas à la
vérité de ma mauvaise montre, mais d'une autre plus exacte, qui
préviendrait tous les contre-temps qui peuvent résulter d'une horloge
qui va mal, comme de faire rencontrer quelque part ensemble un oncle et
un neveu mandés à des heures différentes, mais dont, faute d'une bonne
montre, on aurait su régler, avec assez de précision, le départ de l'un
et l'arrivée de l'autre. La lettre était d'un bout à l'autre
extravagance et persiflage. Monseigneur finissait par m'apprendre qu'il
allait passer une quinzaine à la cour. J'étais priée de ne pas chagriner
pendant ce temps le cher neveu, malgré les sujets de plainte qu'il nous
avait donnés. La montre était un bijou du plus grand prix. L'émail
n'avait rien d'égal pour l'esprit et le fini du sujet. L'entourage de
brillants, l'ouvroir et le piston qui étaient deux assez gros diamants,
et la chaîne où tenait encore une très belle bague, donnaient à ce
présent une valeur qui lui faisait passer les bornes de la galanterie.
Je fus humiliée de sentir que monseigneur avait en quelque façon voulu
payer ce qu'au contraire j'avais regardé comme la récompense d'un
service.
Je n'aurais su comment faire part à Sylvina du procédé de monseigneur si
d'elle-même elle n'eût fait une démarche qui me mit à mon aise et dans
le cas d'exhiber le cadeau.
«--Félicia, me dit-elle, tu as donc secoué le joug de la subordination
et trompé ma vigilance? Elle serait désormais inutile. Tu vas vivre à ta
guise, tâche de n'en pas mésuser; entre nous, je suis fort aise de me
trouver débarrassée d'un soin dont la seule tendresse que tu m'avais
inspirée pouvait me faire un devoir, vu que nous ne sommes point liées
par le sang. Tu vas donc être libre; mais je présume assez bien de ton
coeur pour penser que tu ne nous quitteras pas. Accoutumée à toi, privée
de Sylvino, tu me serais un vide que rien ne pourrait remplir. Si jamais
il s'offre pour toi quelque grand avantage, alors je saurai me départir
des droits que me donne mon attachement: mais jusque-là, vivons
ensemble; soyons, comme disait monseigneur, des vraies amies et mettons
de côté l'une et l'autre la dépendance et l'autorité. Je n'exige de toi
qu'une amitié sincère et beaucoup de confiance. Je vais te donner dès à
présent une preuve de la mienne. Je t'avoue que la colère que je fis
éclater hier contre toi n'était d'abord que pour la forme et qu'elle ne
devint sérieuse que lorsque tu m'appris que c'était précisément avec le
chevalier que tu t'étais oubliée. Tu sauras que je l'aime autant qu'il
paraît m'aimer. Il t'a eue par un malentendu bien malheureux pour moi.
Je craignais que cette partie, si fatale à mon coeur, n'eût été
concertée entre vous et que tu ne m'eusses prévenue dans un coeur que je
brûlais de m'attacher. Je te demande une grâce, mon enfant, c'est de me
laisser mon beau chevalier. Il m'adore, je n'en puis douter. Ce que le
hasard lui a fait obtenir de toi lui suffira, si tu ne lui témoignes
désormais que de l'indifférence et si tu ne traverses pas les efforts
que je ferai pour le captiver.»
Cette effusion de Sylvina ne me plut guère. Cependant je me tirai
d'affaire avec un peu de fourberie. J'assurai que je souhaitais fort son
bonheur avec le chevalier; que sûrement je n'aurais point d'autres vues
que les siennes, et que je n'avais pas pour lui plus d'amour que
lui-même n'en avait pour moi. Il est aisé de se persuader ce que l'on
désire. Sylvina, interprétant ce que je disais à son avantage, me fit
des remerciements infinis et me renouvela les plus vives protestations
d'amitié. Je ne voulus point la désabuser, de peur de la mortifier;
cependant j'avais le plaisir de lui dire énigmatiquement que j'étais
folle du chevalier; mais loin de me comprendre, elle croyait de plus en
plus qu'il m'était indifférent. Son dernier mot fut que je devais
m'attacher à l'oncle, qui paraissait songer sincèrement à moi.--Je
connais à fond monseigneur, disait-elle. C'est un homme solide dont
l'âme est aussi belle que sa figure est intéressante.--Il est aussi très
généreux, interrompis-je; voyez comment son amour s'annonce.--Je montrai
son cadeau. Sylvina fut émerveillée... Eh bien! ajouta-t-elle,
monseigneur est ton fait. Voilà l'homme qu'il faut aimer et rendre
heureux.
On annonça Mme d'Orville... Sylvina pâlit, l'autre se présenta avec
l'air du monde le plus serein et le plus amical et dit qu'elle venait
sans façon nous demander à dîner.