CHAPITRE XXIX

Galanterie de monseigneur.--Singulière conversation qui laisse les

choses au même point.

J'avais cependant un scrupule: d'Aiglemont m'ayant fait de sincères

confidences au sujet de Sylvina eût mérité sans doute que je lui en

fisse au sujet de son oncle, et je n'avais rien dit! Serait-ce que les

femmes qui se piquent de l'être le moins le sont toujours par quelque

endroit, et que la dissimulation est chez elles un défaut privilégié,

qui s'y tient même après qu'elles ont abjuré, et beaucoup d'autres

petitesses? Quoi qu'il en soit, le chevalier s'était retiré sans que je

lui eusse fait part de mon aventure avec monseigneur. J'étais à

délibérer si je l'en instruirais ou non, quand je reçus de la part du

prélat une lettre accompagnée d'un paquet assez lourd. C'était, outre

une petite bonbonnière d'un goût exquis, une montre magnifique. Il

m'avait, disait-il, volé la mienne, sur la foi de laquelle il était

rentré chez lui deux heures plus tard qu'à l'ordinaire, au grand

scandale de ses gens, accoutumés à son invariable régularité. Pressé du

remords de sa méchante action, il me faisait restitution, non pas à la

vérité de ma mauvaise montre, mais d'une autre plus exacte, qui

préviendrait tous les contre-temps qui peuvent résulter d'une horloge

qui va mal, comme de faire rencontrer quelque part ensemble un oncle et

un neveu mandés à des heures différentes, mais dont, faute d'une bonne

montre, on aurait su régler, avec assez de précision, le départ de l'un

et l'arrivée de l'autre. La lettre était d'un bout à l'autre

extravagance et persiflage. Monseigneur finissait par m'apprendre qu'il

allait passer une quinzaine à la cour. J'étais priée de ne pas chagriner

pendant ce temps le cher neveu, malgré les sujets de plainte qu'il nous

avait donnés. La montre était un bijou du plus grand prix. L'émail

n'avait rien d'égal pour l'esprit et le fini du sujet. L'entourage de

brillants, l'ouvroir et le piston qui étaient deux assez gros diamants,

et la chaîne où tenait encore une très belle bague, donnaient à ce

présent une valeur qui lui faisait passer les bornes de la galanterie.

Je fus humiliée de sentir que monseigneur avait en quelque façon voulu

payer ce qu'au contraire j'avais regardé comme la récompense d'un

service.

Je n'aurais su comment faire part à Sylvina du procédé de monseigneur si

d'elle-même elle n'eût fait une démarche qui me mit à mon aise et dans

le cas d'exhiber le cadeau.

«--Félicia, me dit-elle, tu as donc secoué le joug de la subordination

et trompé ma vigilance? Elle serait désormais inutile. Tu vas vivre à ta

guise, tâche de n'en pas mésuser; entre nous, je suis fort aise de me

trouver débarrassée d'un soin dont la seule tendresse que tu m'avais

inspirée pouvait me faire un devoir, vu que nous ne sommes point liées

par le sang. Tu vas donc être libre; mais je présume assez bien de ton

coeur pour penser que tu ne nous quitteras pas. Accoutumée à toi, privée

de Sylvino, tu me serais un vide que rien ne pourrait remplir. Si jamais

il s'offre pour toi quelque grand avantage, alors je saurai me départir

des droits que me donne mon attachement: mais jusque-là, vivons

ensemble; soyons, comme disait monseigneur, des vraies amies et mettons

de côté l'une et l'autre la dépendance et l'autorité. Je n'exige de toi

qu'une amitié sincère et beaucoup de confiance. Je vais te donner dès à

présent une preuve de la mienne. Je t'avoue que la colère que je fis

éclater hier contre toi n'était d'abord que pour la forme et qu'elle ne

devint sérieuse que lorsque tu m'appris que c'était précisément avec le

chevalier que tu t'étais oubliée. Tu sauras que je l'aime autant qu'il

paraît m'aimer. Il t'a eue par un malentendu bien malheureux pour moi.

Je craignais que cette partie, si fatale à mon coeur, n'eût été

concertée entre vous et que tu ne m'eusses prévenue dans un coeur que je

brûlais de m'attacher. Je te demande une grâce, mon enfant, c'est de me

laisser mon beau chevalier. Il m'adore, je n'en puis douter. Ce que le

hasard lui a fait obtenir de toi lui suffira, si tu ne lui témoignes

désormais que de l'indifférence et si tu ne traverses pas les efforts

que je ferai pour le captiver.»

Cette effusion de Sylvina ne me plut guère. Cependant je me tirai

d'affaire avec un peu de fourberie. J'assurai que je souhaitais fort son

bonheur avec le chevalier; que sûrement je n'aurais point d'autres vues

que les siennes, et que je n'avais pas pour lui plus d'amour que

lui-même n'en avait pour moi. Il est aisé de se persuader ce que l'on

désire. Sylvina, interprétant ce que je disais à son avantage, me fit

des remerciements infinis et me renouvela les plus vives protestations

d'amitié. Je ne voulus point la désabuser, de peur de la mortifier;

cependant j'avais le plaisir de lui dire énigmatiquement que j'étais

folle du chevalier; mais loin de me comprendre, elle croyait de plus en

plus qu'il m'était indifférent. Son dernier mot fut que je devais

m'attacher à l'oncle, qui paraissait songer sincèrement à moi.--Je

connais à fond monseigneur, disait-elle. C'est un homme solide dont

l'âme est aussi belle que sa figure est intéressante.--Il est aussi très

généreux, interrompis-je; voyez comment son amour s'annonce.--Je montrai

son cadeau. Sylvina fut émerveillée... Eh bien! ajouta-t-elle,

monseigneur est ton fait. Voilà l'homme qu'il faut aimer et rendre

heureux.

On annonça Mme d'Orville... Sylvina pâlit, l'autre se présenta avec

l'air du monde le plus serein et le plus amical et dit qu'elle venait

sans façon nous demander à dîner.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 53 / 155 题