Suite du précédent.--Monseigneur est récompensé.
Nous demeurâmes stupéfaits et muets quand sa Grandeur eut cessé de
parler. Sylvina, au comble de l'étonnement, les yeux fixes et la bouche
béante, semblait demander si elle avait bien entendu. Le chevalier
consultait tour à tour les visages pour deviner à quoi le sien devait se
déterminer. Ses yeux disaient à Sylvina: _Que je vais être heureux!_ à
son oncle: _Vos bontés pour moi vont beaucoup trop loin_; et à moi:
_Laissons tout ceci s'arranger et nous nous retrouverons_. J'arrêtais à
mon tour des regards curieux sur la face riante de _monseigneur_; mais
je ne me trouvai plus pour lui cette prévention favorable, à qui,
l'avant-veille, il avait eu l'obligation de commencer ce que le
chevalier avait achevé. Devenue connaisseuse depuis que je voyais le
neveu, l'oncle était déchu; j'avais l'injustice de ne le trouver plus
qu'un homme ordinaire.
Il se fit un assez long silence... Ce fut encore monseigneur qui le
rompit.--Eh bien, dit-il, à quoi nous décidons-nous? Voyons.--Mon cher
oncle, reprit sur-le-champ l'habile fourbe, je n'ai point de mérite à
souscrire aveuglément à vos propositions, j'adore madame.--Et malgré le
respect qu'il devait au grave caractère du médiateur, il se permit
d'appuyer un baiser très militaire sur la bouche de Sylvina,
qui:--_Doucement_, monsieur (s'étant cependant laissé faire), j'espère
que monseigneur ne prétend pas...--Vous voudrez bien observer, madame
que je ne _prétends rien_; je conseille...--Mais, enfin, que
penseriez-vous?...--Je penserais que le pendard est charmant; que sans
doute il vous aime tout de bon, comme il l'assure et que je vous verrai
bientôt folle de lui.--Mais, enfin, un cavalier du mérite de M. le
chevalier... n'est pas sans avoir des arrangements... et Mme
d'Orville...--Oh! pour celle-là, je vous garantis qu'elle n'aura
désormais aucune envie de vous le disputer. Vous pouvez m'en croire;
elle a déjà pour lui l'aversion la mieux conditionnée...--Serait-il
possible? interrompit Sylvina, se trahissant par la vivacité de son
transport...--Bon, répliqua le prélat avec un sourire malin, allez votre
chemin, monsieur le chevalier, votre affaire va maintenant tout au
mieux; il ne s'agit plus que d'arranger la mienne: séparons-nous.--En
même temps, il fit glisser son fauteuil sur le parquet et, tournant le
dos à l'autre couple, voici ce qu'il me dit à peu près:
--«Vous m'avez joué un tour, friponne! Je ne suis point la dupe de ce
hasard auquel vous imputez votre aventure avec mon neveu. Vous vous êtes
plu réciproquement et vous vous êtes arrangés: allons, convenez-en. (Je
ne dis mot.) Je ne vous fais point de reproches, continua-t-il, mais
avouez que j'ai joué de malheur et que je me trouve un peu lésé dans
toute cette affaire? Or, dites-moi, que comptez-vous faire pour me
dédommager?» J'étais très embarrassée. J'abrège: malgré ma répugnance à
tromper sitôt un amant adoré, je me sentais d'ailleurs si redevable
envers monseigneur, pour m'avoir tirée du pas le plus critique, que je
ne pus me résoudre à le mortifier; je promis donc de lui donner, dès
qu'il en ferait naître l'occasion, toutes les preuves de reconnaissance
qui pourraient lui faire plaisir.
Sentimenteurs délicats! rigoureux casuistes! Pardonnez-moi cette
faiblesse, qui, sans doute, vous scandalise! Je vous pardonne à mon tour
vos pitoyables scrupules, dont je me contente de vous plaindre et de me
moquer.
Nous nous réunîmes et passâmes ensemble le reste de la soirée. Le souper
fut des plus gais; on but pas mal, M. le chevalier s'acquitta si bien
auprès de Sylvina de son nouveau rôle, que j'en fus tant soit peu
jalouse; ce qui fit bien pour monseigneur, à qui je me raccoutumai. Il
dut être content.
Après souper, il voulut nous entendre concerter. Nous nous en
acquittâmes on ne peut mieux et lui fîmes, à ce qu'il parut, le plus
grand plaisir. Cependant, il bâillait de temps en temps; Sylvina surtout
paraissait excédée de musique et parla d'aller reposer. On était chez
moi. On m'y laissa avec la femme de chambre; je me mis au lit avec un
peu de tristesse et d'humeur.
Au bout d'une heure à peu près, n'étant point encore endormie,
j'entendis ouvrir doucement ma porte, et à la faveur de ma lampe de
nuit, je vis que c'était monseigneur, qui, s'étant introduit avec
beaucoup de mystère, refermait et repoussait les verrous. Son apparition
ne me fut point agréable. N'étant pas, à beaucoup près, dans des
dispositions voluptueuses, je n'envisageai d'abord que de nouvelles
douleurs à souffrir, et je ne me sentis pas le courage de m'y résigner
avec Sa Grandeur. Je demandai quartier; mais on me rappela mes
engagements. Je me rassurai néanmoins tant soit peu quand je vis que le
prélat ne se déshabillait pas et ne demandait probablement qu'un quart
d'heure de complaisance. Je pris donc mon parti presque de bonne grâce.
Sa bouche, ses jolies mains voyagèrent sans obstacle. Il eut l'adresse
de rien exiger et peu à peu de tout obtenir. Déjà, de légers préludes
m'avaient mise en feu; mes yeux se fermèrent, et loin de continuer à
craindre, je commençai tout de bon à désirer. Monseigneur colla sa
bouche contre la mienne qui riposta sans façon à ses voluptueuses
morsures; déjà je ne me possédais plus, une extase de plaisir précéda
l'effort que je redoutais, je le sentis à peine à travers les douceurs
dont j'étais enivrée. Quand je repris connaissance, j'étais tout à fait
au pouvoir de l'amoureux prélat; je fus agréablement surprise de
n'éprouver qu'une très légère douleur. Elle céda bientôt à la sensation
la plus délicieuse, qui, croissant par degrés, me mit hors de moi. Pour
lors je rendis, par l'instinct seul de la nature, baiser pour baiser,
effort pour effort; et quand nos ravissantes fureurs se ralentirent,
quelque heureux qu'eût été monseigneur, il ne pouvait l'avoir été plus
que moi.