CHAPITRE XXVI

Suite du précédent.--Monseigneur est récompensé.

Nous demeurâmes stupéfaits et muets quand sa Grandeur eut cessé de

parler. Sylvina, au comble de l'étonnement, les yeux fixes et la bouche

béante, semblait demander si elle avait bien entendu. Le chevalier

consultait tour à tour les visages pour deviner à quoi le sien devait se

déterminer. Ses yeux disaient à Sylvina: _Que je vais être heureux!_ à

son oncle: _Vos bontés pour moi vont beaucoup trop loin_; et à moi:

_Laissons tout ceci s'arranger et nous nous retrouverons_. J'arrêtais à

mon tour des regards curieux sur la face riante de _monseigneur_; mais

je ne me trouvai plus pour lui cette prévention favorable, à qui,

l'avant-veille, il avait eu l'obligation de commencer ce que le

chevalier avait achevé. Devenue connaisseuse depuis que je voyais le

neveu, l'oncle était déchu; j'avais l'injustice de ne le trouver plus

qu'un homme ordinaire.

Il se fit un assez long silence... Ce fut encore monseigneur qui le

rompit.--Eh bien, dit-il, à quoi nous décidons-nous? Voyons.--Mon cher

oncle, reprit sur-le-champ l'habile fourbe, je n'ai point de mérite à

souscrire aveuglément à vos propositions, j'adore madame.--Et malgré le

respect qu'il devait au grave caractère du médiateur, il se permit

d'appuyer un baiser très militaire sur la bouche de Sylvina,

qui:--_Doucement_, monsieur (s'étant cependant laissé faire), j'espère

que monseigneur ne prétend pas...--Vous voudrez bien observer, madame

que je ne _prétends rien_; je conseille...--Mais, enfin, que

penseriez-vous?...--Je penserais que le pendard est charmant; que sans

doute il vous aime tout de bon, comme il l'assure et que je vous verrai

bientôt folle de lui.--Mais, enfin, un cavalier du mérite de M. le

chevalier... n'est pas sans avoir des arrangements... et Mme

d'Orville...--Oh! pour celle-là, je vous garantis qu'elle n'aura

désormais aucune envie de vous le disputer. Vous pouvez m'en croire;

elle a déjà pour lui l'aversion la mieux conditionnée...--Serait-il

possible? interrompit Sylvina, se trahissant par la vivacité de son

transport...--Bon, répliqua le prélat avec un sourire malin, allez votre

chemin, monsieur le chevalier, votre affaire va maintenant tout au

mieux; il ne s'agit plus que d'arranger la mienne: séparons-nous.--En

même temps, il fit glisser son fauteuil sur le parquet et, tournant le

dos à l'autre couple, voici ce qu'il me dit à peu près:

--«Vous m'avez joué un tour, friponne! Je ne suis point la dupe de ce

hasard auquel vous imputez votre aventure avec mon neveu. Vous vous êtes

plu réciproquement et vous vous êtes arrangés: allons, convenez-en. (Je

ne dis mot.) Je ne vous fais point de reproches, continua-t-il, mais

avouez que j'ai joué de malheur et que je me trouve un peu lésé dans

toute cette affaire? Or, dites-moi, que comptez-vous faire pour me

dédommager?» J'étais très embarrassée. J'abrège: malgré ma répugnance à

tromper sitôt un amant adoré, je me sentais d'ailleurs si redevable

envers monseigneur, pour m'avoir tirée du pas le plus critique, que je

ne pus me résoudre à le mortifier; je promis donc de lui donner, dès

qu'il en ferait naître l'occasion, toutes les preuves de reconnaissance

qui pourraient lui faire plaisir.

Sentimenteurs délicats! rigoureux casuistes! Pardonnez-moi cette

faiblesse, qui, sans doute, vous scandalise! Je vous pardonne à mon tour

vos pitoyables scrupules, dont je me contente de vous plaindre et de me

moquer.

Nous nous réunîmes et passâmes ensemble le reste de la soirée. Le souper

fut des plus gais; on but pas mal, M. le chevalier s'acquitta si bien

auprès de Sylvina de son nouveau rôle, que j'en fus tant soit peu

jalouse; ce qui fit bien pour monseigneur, à qui je me raccoutumai. Il

dut être content.

Après souper, il voulut nous entendre concerter. Nous nous en

acquittâmes on ne peut mieux et lui fîmes, à ce qu'il parut, le plus

grand plaisir. Cependant, il bâillait de temps en temps; Sylvina surtout

paraissait excédée de musique et parla d'aller reposer. On était chez

moi. On m'y laissa avec la femme de chambre; je me mis au lit avec un

peu de tristesse et d'humeur.

Au bout d'une heure à peu près, n'étant point encore endormie,

j'entendis ouvrir doucement ma porte, et à la faveur de ma lampe de

nuit, je vis que c'était monseigneur, qui, s'étant introduit avec

beaucoup de mystère, refermait et repoussait les verrous. Son apparition

ne me fut point agréable. N'étant pas, à beaucoup près, dans des

dispositions voluptueuses, je n'envisageai d'abord que de nouvelles

douleurs à souffrir, et je ne me sentis pas le courage de m'y résigner

avec Sa Grandeur. Je demandai quartier; mais on me rappela mes

engagements. Je me rassurai néanmoins tant soit peu quand je vis que le

prélat ne se déshabillait pas et ne demandait probablement qu'un quart

d'heure de complaisance. Je pris donc mon parti presque de bonne grâce.

Sa bouche, ses jolies mains voyagèrent sans obstacle. Il eut l'adresse

de rien exiger et peu à peu de tout obtenir. Déjà, de légers préludes

m'avaient mise en feu; mes yeux se fermèrent, et loin de continuer à

craindre, je commençai tout de bon à désirer. Monseigneur colla sa

bouche contre la mienne qui riposta sans façon à ses voluptueuses

morsures; déjà je ne me possédais plus, une extase de plaisir précéda

l'effort que je redoutais, je le sentis à peine à travers les douceurs

dont j'étais enivrée. Quand je repris connaissance, j'étais tout à fait

au pouvoir de l'amoureux prélat; je fus agréablement surprise de

n'éprouver qu'une très légère douleur. Elle céda bientôt à la sensation

la plus délicieuse, qui, croissant par degrés, me mit hors de moi. Pour

lors je rendis, par l'instinct seul de la nature, baiser pour baiser,

effort pour effort; et quand nos ravissantes fureurs se ralentirent,

quelque heureux qu'eût été monseigneur, il ne pouvait l'avoir été plus

que moi.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 50 / 155 题