CHAPITRE XXV

Où Sa Grandeur fait briller un grand esprit de conciliation.

Pour que ma confusion fût complète, il ne me manquait plus que

monseigneur: aussi ne tarda-t-il pas d'arriver. On n'avait point fermé

la porte après l'entrée du chevalier; jamais on n'annonçait son oncle,

qui, leste, marchant toujours sur la pointe d'un petit pied, on ne peut

pas moins bruyant, nous surprit de la sorte et vit, sans y penser

malice, monsieur son neveu aux pieds de Sylvina. Avant d'en être vu

lui-même, il eut le temps de les considérer et de me faire un petit

signe d'intelligence. J'étais si troublée que je n'avais fait, en le

voyant paraître, aucun mouvement de civilité. Ce qui fit que les autres

ne le surent là que lorsqu'il prit la peine de leur parler.

--A merveille, mon neveu, dit-il sans marquer la moindre humeur, je vous

fais mon compliment; madame, vous ferez quelque chose de d'Aiglemont. Le

fripon ne s'y prend pas mal, sur mon âme.--Excepté Sa Grandeur qui se

donnait carrière, tous les autres étaient médusés. «Mais je n'y

comprends rien, ajouta le prélat en prenant un fauteuil, définissez-moi

donc ce que veulent dire vos trois visages? Répète-t-on ici quelque

tragédie? Là, on pleure! Ici, je vois des nuages! Et monsieur mon

neveu... Ma foi, je me donne au diable si je saisis l'esprit de son

rôle. Il n'a pas, lui, l'air fort tragique; cependant je vois en somme

qu'aucun de vous n'est content!» Sylvina eut bientôt fait d'éclaicir le

mystère; elle dit tout. Sa Grandeur semblait ne pas trouver l'histoire

fort plaisante. «Oui, mon cher oncle, disait avec hypocrisie son

espiègle de neveu, je ne disconviens pas du fait, mais vous

la voyez, elle si belle! A ma place, vous en eussiez fait

autant.--Assurément.--Comment, monseigneur, se cacher dans une maison

honnête?...--J'en conviens, oui, cela est un peu écolier.--Voyez

l'ingratitude, mon cher oncle! C'était pour elle, pour elle seule, la

cruelle, que j'avais risqué cette démarche.--Ah! madame, voilà un

terrible argument contre votre colère.--Eh! fi donc, monsieur le

chevalier, quand un galant homme est reçu chez une femme et qu'il a pour

elle de certains sentiments, n'y a-t-il pas mille moyens?...--Mille

moyens! Mon neveu, vous avez votre grâce... Mais quoi! maintenant la

pauvre Félicia va se trouver seule dans l'embarras. Je vois bien, mes

enfants, que c'est à moi de vous mettre tous d'accord. Fermons un peu

cette porte et faites-moi la grâce de m'écouter. Venez, belle Lucrèce,

ajouta-t-il, m'appelant avec bonté et me faisant asseoir sur ses genoux.

Il ne faut pas, mes amis, se désespérer de ce qui est arrivé. M.

d'Aiglemont est un heureux corsaire, qui, dans le fond de son âme, est

enchanté de tout ceci. A bon compte il a volé ce que toutes les

jérémiades possibles ne lui feraient pas restituer. A la bonne heure.

L'heureux étourneau vous a cueilli, par le quiproquo le plus adroit, une

fleur... digne d'être la récompense des soins les plus suivis, des plus

tendres assiduités. (Puis il plia tant soit peu ses saintes épaules...)

Malgré mon embarras, je ne pus m'empêcher de décocher à Sa Grandeur

certaine oeillade qui voulait dire: _«Monseigneur, je ne pensais pas que

votre système fût que les premières faveurs doivent être le prix des

soins suivis, des longues assiduités...»_ Il continua:

«Pour vous, madame, je vais en deux mots vous mettre à votre aise. Vous

êtes belle et vous aimez le plaisir. Vous savez qu'on ne le chasse pas

de bon coeur quand il se présente! Vous le savez? Eh bien, la petite est

pardonnable. La voilà maintenant initiée; pourquoi ne lui serait-il pas

permis d'exister pour elle-même? Avec ses talents et sa charmante

figure, elle pourrait se passer de vos secours: n'a-t-elle pas la clef

de tous les trésors de l'univers? Ce ne serait pas la punir que de

l'éloigner de vous. D'ailleurs, je la prends sous ma protection. Ainsi,

croyez-moi, pardonnez-lui, faites-en votre amie; oubliez qu'il y eut

ci-devant entre vous d'autres rapports. Vous vous aimez. Vivez et

laissez-la vivre. Allons, qu'on s'embrasse... Là... De bon coeur...

Encore plus cordialement... A merveille! Eh bien, cela ne vaut-il pas

mieux que de s'arracher les yeux, comme on pensait à le faire quand je

suis arrivé? Il faut maintenant arranger mon cher neveu. C'est vous

qu'il aime, madame: au désespoir de n'avoir pu s'introduire dans votre

appartement, il a couché avec la petite. Ce malheur est bien fait pour

vous intéresser! Vous devez à d'Aiglemont quelque dédommagement:

croyez-moi, laissez-vous attendrir, ayez des bontés pour lui;

faudra-t-il vous en prier bien fort?--Ah! mon oncle! Ah! madame,

s'écriait le pétulant chevalier, embrassant tour à tour monseigneur et

Sylvina.--Un moment, mon neveu, laissez-moi finir... Puisque vous en

avez fait avec la petite plus que vous ne vous le proposiez; qu'elle

n'était d'accord de rien; qu'après que vous l'avez violée sans nul égard

pour sa faiblesse et son ignorance, elle doit vous avoir en horreur,

puisque d'ailleurs, il lui faut quelqu'un un peu moins fou que vous pour

la gouverner et la protéger contre les retours d'humeur qu'on pourrait

lui faire essuyer, trouvez bon, s'il vous plaît, l'un et l'autre, que je

la prenne pour moi... Nous allons vivre comme deux couples de tendres

tourtereaux. Je ferai de mon mieux pour que tout le monde soit content,

et cet arrangement, au surplus, durera... ce qu'il pourra.»

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 49 / 155 题