CHAPITRE XXIV

Qui apprend aux gens à bonne fortune à ne rien oublier dans les maisons

où ils couchent.

On me laissa reposer jusqu'à l'arrivée d'un maître qui venait à dix

heures. Je vis sans inquiétude que pendant mon sommeil on avait mis un

peu d'ordre dans mon appartement, enlevé les restes de notre collation

et serré les hardes que j'avais laissées éparses sur le parquet. Je pris

deux leçons de suite sous les yeux de Sylvina, dont je n'observais pas

assez la physionomie pour y découvrir des nuages. Nous dînâmes encore

tête à tête, sans qu'elle me laissât rien soupçonner de ce qu'elle me

préparait. Mais aussitôt qu'on eut desservi, sa colère éclata. Je lui

vis un visage, des regards...--Petite malheureuse, me dit-elle,

s'emparant d'un de mes bras et le secouant avec fureur, venez, dites-moi

ce que vous avez fait cette nuit.--Un coup de foudre n'aurait pas été

plus terrible pour moi. Je pâlis... je faillis à me trouver

mal.--«Parlez sans détour: je veux être instruite; avouez sur-le-champ

votre équipée, sinon je vais vous envoyer de ce pas dans un lieu où vous

aurez tout le temps de pleurer votre détestable libertinage.» Je

n'hésitai pas, après cette menace, qui peignit à l'instant à mon

imagination des malheurs pires que la mort. J'embrassai les genoux de

Sylvina et les baignai de larmes.--Hélas! ma chère tante, dis-je,

pénétrée de douleur et pouvant à peine articuler, si vous savez de

quelle faute je puis être coupable, épargnez-moi la honte de vous

l'avouer.--Ce n'est pas de votre faute qu'il s'agit, effrontée; elle

n'est que trop évidente à mes yeux: c'est le nom de votre indigne

complice qu'il faut que vous me confessiez sur l'heure. A qui appartient

cette montre que j'ai trouvée ce matin accrochée au dossier d'un lit

écroulé et tout souillé de votre infamie?... Serait-ce par hasard ce

petit gredin de Belval que je soupçonnais dès longtemps, et qui

enfin...--M. Belval, ma tante! (Malgré mon humiliation, je dis cela d'un

ton piqué, qui voulait presque dire: _M. Belval n'est pas mon

fait_...)--Et qui donc? (Elle bouillait d'impatience et de colère et

martyrisait mon bras).--Eh bien, ma tante...--Eh bien?--M. le

chevalier.--M. d'Aiglemont?--Oui, ma tante.--Les indignes! En même

temps, je suis repoussée d'un coup qui me jette presque à bas, la montre

est brisée sur le parquet; et Sylvina tombe furieuse dans une chaise

longue, où, la tête inclinée et les poings fermés contre les yeux, elle

demeure quelques minutes sans proférer une parole...

J'étais debout dans un coin, consternée, les yeux noyés de larmes, à qui

je n'osais donner l'issue; j'attendais en tremblant ce qui pouvait

m'arriver quand ma tante sortirait de ses sombres réflexions. La porte

s'ouvrit, on annonça M. le chevalier d'Aiglemont. Il suivait de si près

qu'à peine son nom prononcé je le vis près de nous. S'il eût fait

attention à mes regards, il y eût lu sans peine que sa présence et

surtout certain air de parfait contentement n'étaient point à propos

dans un instant aussi critique; mais il ne s'occupait que de l'étrange

distraction de ma tante qui, sans bouger de son siège et n'ayant qu'à

peine tourné la tête avec une mine foudroyante, avait repris sa première

attitude. A la fin, pénétré d'étonnement, il jeta les yeux sur moi; d'un

mouvement de tête, je conduisis les siens sur les débris de la montre:

il fut au fait.--Qu'attendez-vous, monsieur, dit alors Sylvina, se

tournant brusquement vers lui, qu'attendez-vous pour vous retirer d'un

lieu où tout ce que vous voyez doit vous apprendre que vous êtes de

trop? Venez-vous insulter à ma confiance abusée? Vous réjouir du

spectacle de mon chagrin? Voyez la prudente compagne de vos plaisirs! Ne

vous a-t-elle pas de grandes obligations? Ne l'avez-vous pas rendue fort

heureuse?--D'Aiglemont était trop homme du monde pour répondre à cette

sortie par rien de malhonnête; il se connaissait, d'ailleurs, deux torts

également difficiles à réparer: l'un d'avoir trahi nos amours par son

étourderie, l'autre, plus grand encore, d'avoir irrité peut-être pour

jamais une femme dont il sentait bien que le ressentiment ne portait pas

en entier sur ce qui m'était relatif. Il la laissa donc s'exhaler en

reproches et joua tout au mieux l'humilité, le contrit... Cependant je

m'aperçus qu'il reprenait par degrés de l'assurance, voyant que, tout en

grondant, on le contemplait avec des yeux... qui déjà n'exprimaient plus

la colère. Il se surpassait ce jour-là: un habit riche et d'un goût

exquis, une coiffure merveilleuse, la parure la plus soignée prêtaient à

sa belle figure mille grâces nouvelles... Il saisit habilement un jour

favorable, se prosterna devant la terrible Sylvina, s'avoua seul

coupable, conta les particularités de l'armoire; mais de manière à

persuader que, s'il ne s'y fût pas trouvé enfermé au moment qu'il y

songeait le moins, il eût su se procurer pendant notre absence un poste

bien plus propice à ses véritables désirs. Il ajouta que, sans le besoin

que j'avais eu de quelques hardes de nuit, il aurait péri dans son

cachot, s'y étant évanoui; que je lui avais sauvé la vie; qu'égaré par

la reconnaissance, il avait mésusé de mon attendrissement pour parvenir

à certain but... que j'ignorais absolument, et dont je ne m'étais doutée

que lorsqu'il n'était plus temps de me défendre ou d'appeler du secours.

Il ne tint ainsi qu'à ma tante de se faire honneur de ce qui m'était

arrivé. Cette justification, la rare beauté de l'orateur, le désir de se

tromper elle-même désarmaient insensiblement sa colère; elle oubliait de

retirer des mains du coupable une des siennes qu'il couvrait de baisers;

elle écoutait deux fripons d'yeux, qui lui disaient avec un grand air de

vérité: _Pourquoi me voulez-vous tant de mal quand vous êtes la seule

cause de ma faute? C'était vous que je méditais de surprendre; et je ne

suis déjà que trop malheureux de n'avoir pas réussi._

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 48 / 155 题