CHAPITRE XX

Où le beau Chevalier se montre à son avantage.

Le charmant d'Aiglemont fut d'une exactitude qui surpassa l'espérance de

Sylvina et la mienne. Il parut chez nous le lendemain dès midi. Sylvina

était encore au lit: je prenais dans ma chambre une leçon de clavecin.

Déjà savante, je touchai une sonate qui m'était assez familière; mais la

présence du chevalier me jeta dans un trouble si grand, je perdis à tel

point l'attention que la pièce exigeait, que je m'embrouillai et mis le

maître de fort mauvaise humeur. Il n'eût pas été fâché de briller par le

talent de son écolière, aux yeux d'un homme qui passait pour un

excellent amateur de musique. Le maître jouait une partie de violon.

«Donnez monsieur, lui dit l'aimable chevalier, je vais accompagner et

vous aiderez à mademoiselle à se remettre.» A peine il tint le violon

que cet instrument, qui criait un peu sous les doigts du maître, rendit

des sons délicieux. Soudain ce doux frisson qu'une mélodie pure excite

dans les organes sensibles s'empara des miens et me rappela tout entière

à la musique. Nous reprîmes la sonate du commencement; jamais je n'avais

aussi bien touché: d'Aiglemont accompagnait avec une justesse, une

expression si analogue au genre, une imitation si parfaite, qu'il me

mettait hors de moi. Si je ne l'avais pas d'avance éperdument aimé, dans

ce moment il m'aurait pénétré d'amour. Mon jeu faisait sur lui la même

impression: je l'entendais de temps en temps soupirer: le délire de son

âme prêtait de nouvelles beautés à son exécution, de nouvelles grâces à

sa figure.

Sylvina, avertie de la visite du chevalier, fut bientôt debout et vint

nous trouver dans cet aimable désordre qu'inventa la coquetterie pour

piquer les désirs. Une partie de ses beaux cheveux blonds, échappée du

chignon, flottait sur un cou d'albâtre. Un manteau de lin mal attaché

laissait voir les trois quarts d'une gorge qu'à seize ans elle ne

pouvait avoir eu plus belle; ses bras blancs et dodus étaient sans

gants, une simple jupe, courte et collante, caressait une croupe... des

cuisses... de la plus séduisante proportion et laissait briller la jambe

la mieux tournée. Il fallait être aussi jolie que je l'étais et avoir un

peu d'avance pour pouvoir, dans ce moment, lui disputer l'objet de nos

communs désirs. D'Aiglemont lui prodigua des éloges qu'elle méritait.

Mais tous les échos de ses compliments étaient pour moi; des yeux, que

je n'ai vus qu'à lui, me disaient le plus tendrement du monde: «C'est à

vous, adorable Félicia, que tous mes hommages s'adressent; avec votre

tante j'exerce mon esprit, mais vous seule avez mon coeur.»

Sa commission était faite: il en rendit compte et l'on ne manqua pas de

lui en donner une nouvelle, afin de lui prouver combien on était

satisfait de la première. On lui prodigua mille louanges délicates sur

son talent pour la musique: le maître assurait que nous avions le

bonheur de connaître l'un des plus habiles amateurs du royaume. Il ne

nous fallut pas d'autres prétextes pour prier notre nouvel ami de nous

donner tous les moments dont il pourrait disposer. Ma tante ne se

lassait point de nous entendre; nous, de concerter et de nous donner,

dans la parfaite intelligence de notre exécution, une image de celle de

nos âmes, qui brûlaient de se confondre bientôt aussi heureusement que

nos accords.

D'Aiglemont fut retenu à dîner; il s'était bien aperçu que ma tante

n'avait pas moins de goût pour lui que moi-même; c'est pourquoi, soit

coquetterie, soit adresse, il affecta pendant tout le repas de lui

donner une sorte de préférence. Je n'aurais su comment prendre la chose

si, de temps en temps, quelques regards dérobés ne m'avaient assurée que

tout ce qu'il disait de flatteur à ma rivale n'avait pour objet que de

lui faire prendre le change. D'ailleurs j'avais déjà dans ma poche un

certain billet, et la possession de cet écrit important me promettait

d'avance tout ce que je désirais y trouver à l'ouverture.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 44 / 155 题